Les Jambes d'abord sont lourdes
Lausanne 1960, Claude Ramirès est un employé modèle des services de recouvrement de la ville. Sa fonction : retrouver à travers le monde les locataires de restaurants partis sans payer leur loyer et récupérer les casseroles en fonte disparues avec eux. Dépêché en Chine à la recherche de Monsieur Lee, il rencontre Amandine Lenoir, une espionne française au destin brisé.
(Présentation du livre, L'Âge d'Homme)
«Ouvre ton autre œil et tu me verras»
Le second opus de Vincent Kappeler a de quoi déconcerter. Récit? Bref roman? Recueil de nouvelles? Un narrateur, Claude Ramirès, s’adresse précisément à sa fille, cette «chose», en ces termes:
Tu ne ressembles à rien, dis-je, ou alors à trop de choses en même temps, tu dois être du genre à brouiller les pistes et apprends-le: ça ne me rassure pas.
En effet, ce récit est d’apparence plutôt loufoque, autant par sa forme, très hybride, que par son contenu. Un bref coup d’œil à la table des matières ne rassurera en rien le lecteur de bonne volonté : Amandine Lenoir – JFK – JFC – Madame Corbaz – Alzheimer – Boat people – Un heureux événement – Aziz II Lorretan – Les chutes du Kilimandjaro – Claire – L’orphelin – Epilogue. Mais revenons au narrateur, tout aussi perplexe:
la forme disparate aux multiples couleurs, la chose qui prétendait être ma fille avait au moins quarante visages.
Le vase à carreaux transparent interposé entre lui et celle qu’il a engendrée n’y est pas étranger, mais c’est une question de point de vue que sa fille clarifie dans l’épilogue:
«Tu ne regardes pas dans la bonne direction», «Ouvre ton autre œil et tu me verras».
Chargé dans les années 1960 par la Ville de Lausanne de retrouver des locataires de restaurants partis sans payer leur loyer, avec les casseroles en fonte, Claude Ramirès mène l’enquête. Le fonctionnaire sera envoyé de Pékin à Paris en passant par Dallas, et jusqu’à Naples. Il se voit d’abord contraint de recourir sur place aux services d’une espionne française parlant chinois, Amandine Lenoir, pour retrouver un certain M. Lee. Une tentative avortée de communiquer l’avancée de l’enquête en langage codé – son patron lui signifie qu’il n’aime pas les énigmes – met d’emblée le lecteur en alerte: ses compétences sémiotiques vont être mises à contribution, car il va être ici question de décodage, avec tous les aléas du langage. Amandine Lenoir, d’abord «maquillée à la truelle», avec un penchant certain pour le monologue, sera le visage de cette quête. Ils partageront pour commencer une soupe au goût difficilement identifiable, mi-viande mi-poisson, selon les observations que l’enquêteur consigne dans son journal de bord, avant de trinquer ensemble jusqu’à ce qu’elle s’épanche sur ses déboires amoureux et s’abandonne à lui. Les hasards de l’enquête envoient alors Claude Ramirès à Paris, où M. Lee aurait ouvert un nouveau restaurant. Le temps de se rendre compte que finalement «c’était assez reposant de ne pas comprendre» le chinois, il s’endort devant le paysage d’une énorme toile impressionniste sur laquelle il bute dans un musée. Amandine Lenoir le fait alors sursauter et le remet sur la piste de M. Lee, désormais à la tête d’une chaîne de restauration rapide à Dallas. La critique devient mordante: outre une nouvelle hypothèse sur l’assassinat de JFK, le titre du chapitre, cet épisode et le suivant donnent lieu à la satire à peine dissimulée d’une certaine production littéraire inspirée d’outre-Atlantique, pour aboutir à un constat irrévérencieux mais sans appel: «la vérité réside dans la culotte de ta mère». Fort de cette nouvelle évidence, Claude Ramirès s’en va à Naples, à la recherche d’un certain Vittorio Delavina. Surmené, il est victime à son arrivée d’une cécité provisoire et se voit guidé par un jeune immigré. Une fois réglé le contentieux avec Vittorio Delavina, trop fauché devant son immeuble en feu pour régler sa dette, Amandine réapparaît en arrière-plan pour annoncer un heureux événement à sa mère veuve et sénile, et se réconcilier par lettre avec elle:
Je dois t’avouer m’inquiéter pour toi. Je n’ai pas été très présente lors de mon dernier passage en France […]. Je n’ai pas fait très attention à toi mais ta manière de répondre à tout en chantant (peut-être étais-tu mal à l’aise ?) me plongeait dans un profond agacement et je préférais t’éviter pour ne pas être désobligeante. Je m’en excuse et tu pourras chanter tout ce que tu veux à mon enfant la prochaine fois que nous nous reverrons.
Les thèmes de la filiation et de la procréation sont suffisamment prégnants pour fournir une clé de lecture: Vincent Kappeler voudrait-il conter, sous un angle original, les affres de l’accès à la littérature et de la création littéraire? Tout semble évoquer, de manière sous-jacente, le cheminement intérieur et le travail en gestation d’un auteur, avec ses doutes, ses comptes à régler avec son passé (ses «casseroles en fonte», ses dettes, aussi), ses blocages à déverrouiller, les injonctions qu’il a pu mémoriser («Surtout ne faites rien que vous pourriez regretter»), ses lectures, nombreuses, ses automatismes à dépister, mais Claude Ramirès n’est «pas homme à abandonner». Tout cela pourrait donc bien se lire comme la quête identitaire d’un auteur voire d’une littérature en pleine évolution, et il faut reconnaître ce mérite au récit déjanté que propose Vincent Kappeler. Grâce au caractère ludique du langage auquel l’auteur fait subir d’imperceptibles décalages et à l’humour qui se dégage de poncifs en poncifs revisités, les lecteurs passeront du désarroi à la délectation. Aucune musicalité de langue au sens classique du terme, mais des mots, des phrases en boucles légèrement différées pour diffuser une petite musique concrète qui trace son sillon, obstinément pulse et donne des fourmis dans les jambes.