Un domaine des corpuscules
Poésie

«De vastes halls des millions, toujours plus fines reposant parterre, mais
aussi sur des rebords ou autres surfaces élevées. Versatiles et suffocantes à
l’activation, des poussières en vaporisation soudaine. Des soulèvements puis
une suspension lente, tout un monde qui s’éveille à chaque mouvement, quand
une masse un peu plus grande perturbe l’air, brassant en passant l’ensemble du
dépôt. Des scintillements dans la rasante, qui miroitent parce que dérangés.»

Comme la chrysalide pour les chenilles, le texte est une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent. Du singulier
ponctue l’itération des motifs, comme du solide restant dans un bain de macération: la délimitation est incertaine entre ce qui en est déjà, et ce qui résiste encore.

Quoique tenant plus du protéiforme que du déroulement ordonné d’un programme, Un domaine des corpuscules fait diffusément écho à la géométrie sale, notion centrale et titre d’un numéro de la revue Tissu. Hésitant entre enlisement et épiphanies, l’écriture se conçoit ici comme pensée de la poussière ou de la boue, et comme distillation dans sa grammaire de ce qu’elle charrie.

(Présentation du recueil, éditions Hippocampe)

Dépeupler, repeupler

von Romain Buffat
Publiziert am 19.01.2018

Si l’homme ne peut se passer de la poésie, l’inverse ne semble pas tout à fait vrai: la poésie semble en effet pouvoir se passer de l’homme, ou presque, si l’on se fie à une première impression de lecture d’Un domaine des corpuscules de Baptiste Gaillard. Au fur et à mesure des poèmes l’absence de toute figure humaine ne passe pas inaperçue. Nous sommes bien dans un domaine des corpuscules, empêtré dans les miasmes d’une eau vaseuse, dans l’huile, la boue, la poussière. Ici nulle progression, aucune linéarité, ni fin ni début, le texte s’étoffe par l’empilement des poèmes, les réseaux qui se tissent entre eux sont thématiques, métaphoriques, rythmiques. La couverture qui bouscule certaines conventions éditoriales donne d’ailleurs immédiatement une idée d’une possible façon de lire ce livre. En effet, quelque chose comme une note d’intention figure sur la couverture déjà de part et d’autre du rabat qu’il faut déplier pour pouvoir la lire entièrement:

Comme la chrysalide pour les chenilles, le texte est une vaste usine de mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent.

Pour mieux savoir où l’on se situe, rappelons que Baptiste Gaillard est artiste, diplômé de la HEAD (Haute école d’art et de design à Genève), «il a exposé des installations et des objets dans plusieurs galeries et festivals à Berlin ou à Lausanne», comme nous l’indique la quatrième de couverture. La précision du vocabulaire, la tentative de mimer, par la syntaxe, les mouvements de la matière peuvent donner l’impression que le texte de Gaillard se présente comme une description d’une installation où l’on aurait laissé un biotope se constituer lui-même. Mais le texte se lit tout seul, sans le recours à une installation; il ne cesse d’ailleurs de réfléchir à sa propre forme, en se nommant lui-même et en s’observant lui-même:

La terreuse d’un affluent se mêle à la plus limpide.
Les flots changent tout au long, accumulant des
choses du parcours. Des tourbillons se forment
près des quantités. Les courants maintiennent
un temps la séparation, leurs écoulements voisi-
nant, avant que l’amalgame ne soit complet.

Le domaine des corpuscules s’élargit ; vaporisés pour
qu’ensuite se produise une nouvelle condensation. (p. 16)

Chaque poème, ou chaque nouvelle page du grand poème que constitue le livre, apparaît comme un nouvel agglomérat qui vient s’agréger à l’ensemble. Si les premières pages se concentrent essentiellement sur la description des mouvements généraux de l’eau, de la boue ou de matières, la vie prend forme au fur et à mesure, permettant parfois au lecteur de se raccrocher à quelque chose de plus ou moins familier et à circonscrire l’étendue de ce domaine qu’on nous donne à voir:

Des bois flottés, des os de seiche, des coquilles, et
parfois même des poissons, toute une filasse em-
mêlée à chaque marée, qui se dépose et subit la
pesanteur, de nouvelles morsures, et le grelotte-
ment à l’air libre malgré les avancées d’eau salée
qui viennent encore inonder un peu ces rejets.
[...]
Comme des effiloches de gélatine ondulant
dans la mer, qui s’aplatissent quand elles se
trouvent tout à coup dehors, disloquées ; des
grains dans la chair sans tenue des méduses. (p. 19)

Des traces de vie et même, ça et là, des traces infimes de présence humaine qui se manifestent sous forme de matière (le plastique, l’asphalte, le béton) ou d’objets («un baril en feu», «des photographies», «des pots de peinture», «des légumes au frigo») et qui se manifestent même sur le plan énonciatif: «Les oiseaux se posent en battement plus serrés et mangent les dépouilles sur la plage. Lorsqu’on sort d’une grotte face à la mer, le cri des mouettes est aussi un scintillement.» (p. 31, je souligne) En effet, le texte, à l’image d’une marée qui recule, repeuple le domaine qui dans les premières pages était inondé de boue et d’eau, une zone dépeuplée.
Commencement ou achèvement, fin ou début d’un nouveau monde? Un peu des deux sans doute, ou plutôt un peu entre les deux, comme si tout était en suspension, comme si, sous une eau stagnante, tout grouillait avant une mise en mouvement que seule le geste de lecture rend possible:

Succession de monticules et de cavités dans le chan-
tier ; de la destruction en même temps que de la
progression. Ce sont deux horizons qui cohabitent :
ça pourrait être en cours d’érection, encore tout
au début, ou au stade ultime du démantèlement.
Mais pour l’instant, parce que ça a juste l’air
suspendu, en pleine stagnation, c’est un mélange.

Quoi qu’il en soit, des herbes un peu partout percent
entre les fers arrachés de rambardes incomplètes.
Des générations trempent dans les gravats, ini-
tiant au calme d’autres foisonnements. En eaux
stagnantes, la pesanteur des choses dont on ne
s’occupe pas produit un peuplement d’impensés. (p.80)

Avec la description de ce domaine, Baptiste Gaillard livre sa poétique. Ces poèmes apparaissent comme les fragments d’une destruction en même temps que les parties qui serviront à la construction de quelque chose de nouveau. Si tout dans ce recueil «a juste l’air suspendu», il appartient au lecteur d’adopter une lecture active pour tenter de reconstituer ce domaine. Lecture et relecture lentes et attentives sont requises pour tisser, entre les différents fragments, des réseaux de significations, pour donner un sens à ce domaine des corpuscules.