Humanités provinciales

«Voici donc, tels qu'ils vivent en moi, ma cité natale, mes parents, mes écoles, mes amours, mes églises, bref ce qui me reste de tout cela et qui constitue peut-être quelque germe dans l'accomplissement de l'adulte que je suis devenu. Plume en main. J'ai essayé en quelques chapitres de ressusciter un coin de passé.» Les années de formation de Pierre-Olivier Walzer: vérités enfouies, charme et nostalgie. Une certaine Suisse romande d'avant-guerre et un adieu à beaucoup de personnages! Le dernier ouvrage de POW…

Presseschau

Une mémoire kaléidoscopique

Ce qui me manque, c’est le génie. Si j’étais génial, j’aurais procédé tout autrement dans l’espoir de donner à ces notes une cohérence qui rendît mieux compte de ce qui fait le fondement et la justification d’une destinée, et d’abord d’une jeunesse.

C’est par cette phrase que Pierre-Olivier Walzer aborde le dernier chapitre des Humanités provinciales, un ouvrage de remémoration de ce que furent les années de formation d’un jeune homme dont l’éducation, les loisirs, les intérêts, le talent aussi, allaient le conduire au brillant parcours d’humaniste que l’on sait.
À travers le regard kaléidoscopique, et revendiqué comme tel par l’auteur – c’est-à-dire passant d’un souvenir à l’autre au gré d’une mémoire primesautière, sélective mais précise – c’est un Pierre-Olivier Walzer tendre et intimiste qui se révèle, dont la prime jeunesse et les années d’adolescence se déroulent dans le Porrentruy des années 20.
Des cours d’histoire aux lectures «frontalières», ouvertes sur le monde et sur une France patrie de cœur «mystique et nourricière», des vacances à Lucerne ou dans le canton de Bâle aux voyages d’adolescent à Donaueschingen (Forêt Noire) où il découvrira Beethoven avant d’aimer Bach, Debussy, Schubert ou Chopin, c’est toute la fraîcheur d’un esprit vif et curieux, déluré si l’on songe à ses premiers flirts, mais surtout témoignant d’un insatiable appétit de vivre qui domine à travers ces pages.
Et si la nostalgie saisit parfois le lecteur, ce n’est point tant parce que l’homme qui parle ici, au gré de dix récréations thématiques, à la manière d’un recueil d’anciens airs de piano, se retourne sur son passé, mais c’est bien parce que ces airs nous chantent un temps d’autrefois dont nous sentons confusément qu’il a quelque chose de serein et d’accompli, de fraternellement humain.
Dans un autre registre, signalons la parution récente de la Revue des Archives littéraires suisses Quarto, consacrée à P.-Olivier Walzer et comportant nombre de documents rares ou inédits tirés du fonds P.-O.W. déposé à la Bibliothèque Nationale suisse. (Jean-Michel Pittier, Le Passe Muraille)

La vie du «paladin des lettres» tout entière à sa proie attachée

Deux livres de Pierre-Olivier Walzer paraissent coup sur coup. Ils nous livrent les souvenirs et les convictions de l’homme de lettres jurassien. Culture et classicisme.

Pierre-Olivier Walzer, «paladin des lettres», comme l’appelle Jean-Louis Kuffer dans les entretiens qu’il publie avec lui, fut-il, sa vie durant un «officier du palais» ou un «chevalier errant à la recherche de prouesses et d’actions généreuses» si l’on en croit les définitions du Robert? «Errant», du moins spirituellement, il ne semble pas qu’il l’ait été ou qu’il se soit perçu comme tel, à lire les deux livres parus coup sur coup pour nous livrer les souvenirs et convictions de l’homme de lettres jurassien. La première phrase des Humanités provinciales, ses mémoires d’enfance et d’adolescence, est pour affirmer haut et fort son absolue «normalité»: «Jamais, je n’ai eu envie de tuer mon père, jamais je n’ai eu envie de coucher avec ma mère». D’où se déduit une enfance heureuse, dans cette petite ville de Porrentruy, où il habite une sorte de domaine enchanté, parfaitement protégé par sa famille et par l’Église à laquelle il se destinait d’ailleurs dans l’innocence de l’époque.
Les jeux sont sages, exemplaires même; études très bourgeoisement studieuses: grec, latin, musique, exercices religieux. C’est à peine si le jeune «Pierrot» se risque, avec son complice Pierre Gentit, à passer au fox-trot, au tango ou à la dernière chanson à la mode lors des soirées amicales. Et c’est un jeune étudiant poli, sans excès ni passion, sans même le «sens du sacré» qui, ayant renoncé aux ordres, va, après son bac, «vers les villes» pour y parfaire sa culture.

Producteur de livres

À ce point-là, c’est avec les Entretiens que l’on poursuit la carrière de Walzer. Études à Lausanne, puis thèse à Paris, mais la guerre le ramène au pays où il garde nos frontières et se marie en 1944. Il est prof à Porrentruy, puis à Fribourg, enfin à Berne, et c’est alors, peu à peu, que s’établit autour de lui cette constellation d’amis férus de littérature qui va influencer toute sa vie, l’inciter, puisqu’il en a l’élégance et le talent, à devenir un «producteur de livres» tous azimuts, se multipliant dans toutes les institutions, fondations, commissions possibles, le plus souvent en président, pour éditer ou faire éditer, aussi bien l’Anthologie jurassienne que des volumes divers de la Pléiade, Werner Renfer, Cingria et Cendrars, les Poche suisse, Mallarmé – et la Vie des Saints du Jura. Un éclectisme assumé avec une parfaite assurance, et ratissant tellement large qu’on a envie de chanter Madamina, il catalogo è questo
À vrai dire, les gens dotés d’une érudition de ce type se font rares. Pierre-Olivier Walzer bénéficie sans conteste d’une mémoire exceptionnelle, capable de classer avec la plus haute compétence les documents qu’elle enregistre. Mais l’homme demeure étrangement distant d’avec les passions, les convulsions, les névroses ne lui déplaise, que véhicule la littérature en dépit de tout, fût-elle du cru. Et le propre style, remarquable, et d’un classicisme parfait, de Walzer le démontre: pas question de plonger dans les abîmes. Il s’y refuse avec des certitudes qui, elles aussi, se font rares, aujourd’hui. Rejeté, le sacré; rejeté Freud; rejeté – on l’a vu – le complexe d’Oedipe; revendiqué, pour l’adolescence, un «mysticisme» de surface qu’il considère maintenant avec condescendance, il finit par analyser le siècle, avec, somme toute, pas mal d’idées convenues.
Ce qui stupéfie, à tout prendre: on s’attendrait que le commerce avec les dieux et les philosophes grecs, puis avec les moutons noirs du XXe siècle littéraire, porterait au moins au doute philosophique dans une âme aussi bien née.
Il n’en est rien.
À moins que la subite multiplication des écrits personnels, tout à coup, signifie quelque chose comme une angoisse? (Monique Laederach, La Liberté, 08.05.1999)