L'Amour et l'Occident
L’Amour et l’Occident (1939, éd. «définitive» 1972)
Œuvre fondamentale, enrichie en 1972 et constamment rééditée, maintes fois traduite, sur l’origine historique et spirituelle de la conscience poétique et amoureuse de l’Occident, de sa décadence mortelle au travers de la forme sociale en crise qui l’accompagne, le mariage. Le sujet de ce maître-livre est l’opposition dans la culture européenne entre l’idéal de la passion et la morale du mariage. La thèse décrit l’évolution du mythe de Tristan et Iseult, ses origines religieuses, son rapport à la mystique, ses représentations dans la littérature, du Moyen Âge aux Classiques et aux Modernes (du Roman de la Rose, de Pétrarque à Corneille, puis de Racine qui abat le mythe, d’un XVIIIe siècle qui éclipse le mythe de Tristan, mais découvre son contraire, Don Juan, puis des Romantiques allemands, d’un Novalis ou d’un Jean-Paul Richter, et de l’opéra de Wagner qui consacre sans doute l’aboutissement du mythe et sa plus belle création artistique), sa dégradation traduite dans le goût de la guerre et la crise du mariage, enfin la nécessité d’un pari, celui de l’amour-action, ou de la fidélité. Partant de l’analyse de l’une des plus célèbres légendes lyriques qu’ait produit l’Occident et du thème qui lui est attaché, l’amour merveilleusement malheureux, l’auteur date le moment historique décisif de son entrée dans la culture occidentale au XIIe siècle lorsque s’opère la rencontre entre la poésie «courtoise» des troubadours occitaniens et le lyrisme religieux issu de l’hérésie cathare, héritière des philosophies gnostiques, celle des Albigeois, non sans indiquer l’influence que la poésie et de la mystique arabes exercèrent sur la naissance du langage de l’amour-passion. L’auteur soumet le mythe de Tristan à une critique démystificatrice, démontrant ainsi sa progressive profanation, sa conversion en rhétorique, puis sa dissolution finale. La pièce maîtresse du livre est la définition donnée par l’auteur du mythe de l’amour-passion: c’est l’amour de l’amour, «une passion active de la Nuit» qui se consume elle-même, qui se nourrit des obstacles qu’on lui oppose et qui appelle la Mort. Elle est une non-acceptation de la vie. À la différence de cet «Éros», où le désir sans fin n’est que la projection de l’idéal de l’amant sur un autre être, «Agapé», l’amour chrétien de la personne, réalisable hic et nunc, est un appel à la vie. L’analyse du mythe démontre le solipsisme profond des deux amants, enfermés dans leurs rêves d’amour, ne vivant qu’un amour imaginaire, n’aimant que l’idée de l’amour, alors que l’attitude opposée, qui est celle du mariage chrétien, reconnaît la réalité de l’autre en tant qu’être autonome. Le couple humain, qui est une création mutuelle de deux personnes dans le respect de l’autre, est le fondement de toute communauté libre. L’amour-passion, tel qu’il ressort du mythe de Tristan et d’Iseult, subi (de l’étymologie latine _pat_i, qui signifie souffrir, être passif), s’avère ainsi l’ennemi intime du mariage, la seule manière chrétienne de concevoir l’amour, et du couple, dès lors que l’amour-action ou la fidélité s’inscrit dans la durée et exprime, par l’acte qui engage, ce que l’on désire faire pour l’autre, son Prochain au sens de l’Évangile. À une psyché occidentale déchirée entre l’aventure individuelle de la passion (ou de la mystique) et la morale collective de la Cité, entre le romantisme éternel et les nécessités de l’ordre social, l’auteur oppose une éthique du mariage fondée sur les notions de décision, d’engagement, et de personne libre et responsable. (Bruno Ackermann)