Penser avec les mains

Kurzkritik

Penser avec les mains (1936)

Véritable antithèse à la Trahison des Clercs de Julien Benda, cet essai pose le problème de la culture occidentale et de la crise de la pensée. Partant du constat que le désordre du monde moderne a engendré un divorce complet entre la pensée et l’action, entre le mouvement de la culture et la vie, entre les moyens et la fin, l’auteur affirme la nécessité de rétablir une commune mesure humaine librement acceptée par un acte de foi afin de donner une orientation nouvelle à l’engagement des intellectuels, l’esprit ayant perdu toute actualité et toute vertu créatrice. Dans une Europe marquée par la décadence de la culture et de la société, dont les causes sont le rationalisme vulgaire, l’individualisme et l’idéalisme des clercs, culture marxiste et culture bourgeoise se révèlent incapables de fonder une communauté vraiment vivante. Aux tentatives fasciste, soviétique et nationale-socialiste de restauration par la force d’une mesure commune, où la notion chrétienne d’unité fait défaut, l’auteur oppose une mesure nouvelle fondée sur l’épanouissement de la personne, qui prenne en compte toutes les puissances de l’homme. Toute fin qui n’embrasse pas l’entier de l’homme est mensonge. Rougemont pose dès lors les exigences éthiques d’une culture authentique, basée sur une pensée non spéculative, engagée, consciente de la responsabilité qu’elle porte dans le monde. Il s’agit pour l’auteur de réincarner la pensée dans le réel. L’homme doit penser en acte. Toute pensée ne peut avoir d’effet que dans l’instant où elle se traduit dans des actes et produit des conséquences utiles dans le concret de la personne. Dans la seconde partie du livre, l’auteur décrit la méthode d’une reconstruction de la culture véritable, en posant une hiérarchie nouvelle des vertus ou des valeurs morales de la pensée: réalisme (opposé au sentimentalisme intellectuel), violence spirituelle, autorité de l’esprit (affirmation de la volonté créatrice), goût du risque, originalité, ascétisme de l’expression, imagination, style de vie. Cette philosophie «existentielle» à base foncièrement éthique pose ainsi les fondements d’une nouvelle morale de la pensée et de l’action, créatrice par essence. «Penser avec les mains, c’est penser en puissance d’action, c’est concevoir en actes», engager sa vie, et la main représente l’engagement total de la personne dans l’acte de la pensée créatrice. (Bruno Ackermann)