Au temps de l'amour inquiet
Les mots ne nous parlent qu’à mots couverts écrit Gilles F. Jobin qui aime jouer avec eux. Plus que de raison ? Il ne faut pas s’y tromper : sous leur couverture bien tirée les mots nous chuchotent des choses moins obscures qu’il n’y paraît.
Il suffit de dresser l’oreille. Derrière l’obsession de la forme et les vertiges de la langue, comme un précipité de sens. Mais déjà Gilles F. Jobin nous prend par cette oreille. Il joue et déjoue. Il nous entourloupe.
Pris au jeu, on voudrait voir comment c’est fait. Par quels tours de passe-passe nous sommes entraînés. A travers des phrases faussement lisses qui nous rendront voyeurs déçus ? Mondes interlopes, chambres secrètes où végètent, se débrouillent et tentent d’aimer les paumés de la terre. Sous la froideur feinte du constat filtre une compassion pudique ; peut-être même cet amour inquiet que le titre évoque mystérieusement ?
Plans de cinéma, instantanés jaunis, amorces de romans et coupures de presse déclinent avec laconisme les désastres intimes ou planétaires, les sourdes menaces, les faits divers banalement quotidiens. Il est mort dimanche. Douze lignes dans le journal.
Si Au temps de l’amour inquiet suggère une époque (lointaine, réelle ou fantasmée), l’auteur use avec malice d’un autre temps, celui de la grammaire qu’il bouscule (à dessein) pour mieux nous égarer entre imparfait, passé simple et présent, donnant aux textes une troublante profondeur. Où le lecteur aimera se pencher pour boire.
(Présentation du livre, Claire Krähenbühl, Samizdat)