Destinations païennes
Proses brèves

Destinations païennes retrace l'itinéraire d'un narrateur singulier tout entier dévolu à la rêverie et à la contemplation. Il s'est donné pour mission d'échapper aux agressions du monde tel qu'il est, se faufilant pour cela dans ses fissures. Il esquisse les portraits de vies perdues et recueille les scènes du jour. Ce parcours tend vers un lointain accessible, monde païen de sensations premières, libéré de l'enfer et de la dévotion aveugle.

Presseschau

[...] Rencontre avec un auteur prolifique

Le Courrier: Vous êtes l'auteur d'une thèse, d'essais et de nouvelles ou récits brefs. Quels rapports entretiennent en vous l'auteur et le chercheur? Dans quelle mesure l'un influe-t-il sur le travail de l'autre?

Jérôme Meizoz: Michel Foucault disait que tous ses travaux étaient des «fragments d'autobiographie». Je partage cette opinion: ce qui motive à la recherche, à l'origine, relève pour moi de questions existentielles qui font le sel du travail intellectuel... Sinon, pour moi, cela ne vaudrait pas une heure de peine. Dans mes récits et essais, ce sont des motifs proches qui sont interrogés de manière différente: la langue parlée, l'expérience populaire de la dépossession culturelle, le rôle de la mémoire, etc. Les deux faces de mon travail ne s'influencent pas, et aucune ne prime l'autre: elle se complètent, si vous voulez.

La désignation «d'auteur romand» a-t-elle un sens pour vous? Vous reconnaissez-vous une quelconque spécificité linguistique, ou littéraire, identitaire?

Les auteurs romands n'aiment pas être considérés comme tels, cela les restreint trop... Je les comprends: ils se sentent écrivains, c'est tout. Ceci dit, la situation des écrivain-e-s en Suisse romande a ses singularités, et induit un rapport particulier à l'espace littéraire hexagonal: ils écrivent en français sans être français, leurs ouvrages sont mal diffusés en France, malgré les efforts louables des éditeurs, leur tradition littéraire et linguistique n'est pas exclusivement française, etc. En ce sens, je ne peux pas nier que je suis, sociologiquement, un «auteur romand». Ceci dit, écrire suppose aussi et surtout de se relier avec des textes qui ne sont pas tous, dieu merci, romands... L'idée d'une «écriture romande», par contre, me semble farfelue.

Dans Morts ou vif, votre premier recueil de textes, le narrateur évoquait notamment les résonances poétiques qu'avait pour lui le «patois». En ce qui vous concerne, vous sentez-vous sous l'emprise d'une langue scolaire, formatée?

Comme tous les gens obligatoirement scolarisés, la langue que j'ai intériorisée est en partie une langue «scolaire, formatée», selon les exigences de la communication. C'est la langue écrite officielle, dans laquelle on me demande de m'exprimer... Mais au-dessous, il y a un rapport plus affectif et sonore à une autre partie de la langue, celle que j'ai apprise avant l'âge de l'écriture: le français régional et le dialecte, dans mon enfance en Valais. Une langue sous la langue, en quelque sorte, réservoir de sensations et émotions anciennes. C'est cette langue que Morts ou vif convoquait comme la clef du souvenir.

Dans votre étude sur le «roman parlant», vous pointez, entre autres, les enjeux, attachés à l'intrusion progressive de la «parole vive» (stylisée) dans l'écrit. Dans votre prose, vous ménagez, dans une écriture à certains égards classique, ou rhétorique, des effets d'oralité. À quelles exigences répond ce double travail de l'écriture?

J'essaie justement de concilier (ou de réconcilier en moi) ces deux faces de la langue: faire en sorte que dans la langue officielle et «classique» dont je ne peux me passer pour écrire et communiquer, il y ait une place pour d'autres dimensions, pour une force expressive donnée par l'oralité. Si la langue souterraine vient au bon moment, elle ouvre démultiplie le potentiel émotif de la langue écrite traditionnelle.

Dans vos textes de fiction, vous montrez du goût pour les formes brèves, elliptiques. Pouvez-vous commenter ce choix?

Ce n'est pas un choix... Je ne cherche pas à écrire des «romans», ces longues choses où il faut à chaque instant craindre ou jouer l'invraisemblance... Inventer une histoire, des personnages, je ne sais pas le faire. J'aime raconter des histoires de vie. Or, celles-ci ne rendent leur plaine intensité, pour moi, que sous une forme elliptique, ou décantée. C'est un souhait irréfléchi, peut-être: qu'une vie, malgré tout son chaos – comme celle de «Lucien est ailleurs», dans Destinations païennes trouve, une fois transmuée en mots, sa forme essentielle (ou celle que je lui attribue, du moins) en quelques touches décisives. Quelques auteurs majeurs d'aujourd'hui, comme Pierre Michon ou Pierre Bergounioux, réussissent à cela...

Les Destinations païennes suivent le fil ténu de la rêverie
On traverse ici des récits brefs, au lyrisme discret, où l'infime fait événement. Le narrateur nous entraîne dans ses explorations immobiles: l'évocation d'une ville, le souvenir d'un humble, d'un déviant – rongé par l'alcool (ou le rêve) – autant de vies qu'il se figure en quelques traits. Mais ces visions sont aussitôt ternies par une tristesse toujours latente. Car il y a aussi, chez celui qui dit avoir «habit[é] toute la coupole de [ses] paupières», l'attente d'une «vie» qui n'advient pas: une insatiabilité. «Je sais m'orienter dans les rêves», dira le narrateur dans «Partance». Et ça sonne comme un défi lancé à cette «porte du réel [qui] se tient close». Du «réel», dont le narrateur se sent privé, aux vies ratées qu'il ne lui reste plus qu'à «imaginer», des mondes s'échappent, d'autres se recomposent. Dans les Destinations païennes, la formulation de la compassion peut paraître, à certains endroits, artificielle, et l'humanisme du propos un peu convenu («Je me détourne des mendiants. Ils me font honte. De moi.») Mais quelques récits («À demi-né seulement», «Lucien est ailleurs», «Sainte lascive» témoignent d'une prose concise et tranchante qui devrait séduire les lecteurs de récits poétiques.
L'écriture de Jérôme Meizoz dispose minutieusement ses effets, se déploie avec délicatesse – préciosité diront certains – mais touche juste, pourtant, au gré d'une dislocation ou d'une ellipse: «Les beaux jours, je rejoins presque la fragile et mystérieuse condition des oiseaux: dans ma carcasse, ça chante.» (Marc Van Dongen, Le Courrier, 12-13.01.2002)

[...] Dans Morts ou vif, l'autobiographie était très présente, pudiquement tenue à distance mais explicite. Ici, elle sous-tend certainement plus d'un passage, mais de façon plus allusive. Beaucoup d'êtres blessés, cassés, hantent ces pages. Un enfant trop protégé, pas assez aimé, hésite au bord de la vie. Un fils se dédouane de la mort de sa mère: entre les lignes de son récit indigné, incohérent, se dessine une longue tragédie sur plusieurs générations. Des vieux ronchonnent au bout d'une existence dont ils n'ont rien pu maîtriser. Meizoz convoque ceux qui le sont rarement dans l'univers de la fiction: saisonniers, mendiant, clochard, bûcheron taciturne puis définitivement bâillonné par la maladie ou infirme, comme l'Aleijadinho, sculpteur génial du baroque brésilien qui attachait des outils à ses moignons.» [...] (Isabelle Rüf, Le Temps, 27.10.2001)

Frères farouches
Jérôme Meizoz, avec sa deuxième fiction, investit un territoire poétique prometteur.
[...] Jérôme Meizoz pose ici les premières bases d'un univers poétique tout à fait personnel, où interfèrent le monde «sauvage» des individus singuliers et la nouvelle société connectée et aseptisée. «Je viens d'un pays de bergers d'Epinal devenus cols blancs», dit l'un des personnages de ces esquisses de nouvelles évoquant un peu les pointes sèches de Jules Renard (nous pensons à Nos frères farouches, entre autres merveilles), donnant parfois lieu à de très belles évocations (Rébus de pierre, Terrasse) ou à quelques portraits (Fred, Lucien, Robinson) qui ressortissent à la Suisse sauvage de Walser, Cingria, Soutter, ou d'un Wölffli hardiment convoqué en couverture.
Enfin et surtout: une voix nouvelle, un ton et un regard, une intelligence et une perception originale de la réalité composite de notre pays pourraient se développer à partir de ces proses très surveillées. [...] (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 04.12.2001)

Regards fraternels
[...] Portraits d’individus vus de loin, ou fréquentés sans parler, évocations de moments solitaires et délicieux, fantasmes autour de pays vus en photo se succèdent pour construire en miroir l’image d’une conscience rêveuse et le portrait de villes sans nom, qui sont les nôtres. Quelques exclus les parcourent, quelques médiocres, quelques inconnus suscitant sans raison un sentiment de fraternité; quelques souvenirs d’enfance aussi (la présence des migrants méditerranéens), une permanente aspiration vers le sud, l’Italie, le Portugal. Une sensibilité à l’histoire des choses s’y profile, à la lente et mélancolique construction de cette civilisation dont le narrateur ne peut ou ne souhaite pas faire complètement partie.

Évanescence et précision
Toute la qualité de cet opuscule réside dans le rapport étrange entre évanescence et précision de l’évocation. L’auteur, avec un rythme en tout petits paragraphes et un très beau vocabulaire, trouve vraiment un ton bien à lui, le reflet d’un état de conscience particulier et bien perceptible – d’où l’intimité qui relie ces images et ces pensées. [...] (Francesco Biamonte, Le Passe-Muraille)