Azoth, suivi de Mélusine Poèmes
À Edith Habersaat
Je suis l’ombre mascotte des âmes
Qui furent mes prairies bleues
Je vais le long des routes du monde
En chantant le tournesol
Ce beau pain solaire
À partager avec lui.
Hélas! Dans le ventre obtus des uns
Gît la vache nourricière
Qu’ils ont fait mourir par sacrilège.
Les autres cisaillent
Mes chemins de poésie
Leur froid silence en errance
Jusqu’aux étuves du cœur.
Marcher quand même, il le faut!
Dans mes yeux les paysages
Habités de mon enfance:
Montagne, prés en cascade
Orées de songe où, des plumes du vent
Roulent des grains de genièvre
Doux comme les mots
Que se disent mes âmes, la nuit.
Ibis, bel ibis
Oiseau de la tête haute
Œil d’un ciel reflété du dedans
Incite-nous à pareil regard!
Élève-nous au-dessus
De la mort frivole
Aux tavelures de plomb!
Sauve-nous d’elle dans cet envol!
Après, nous arpenterons
La soif qu’il faudra
Vers l’inconnu de l’Impérissable.
(Azoth, p. 23)
Toujours dans la perspective théorique du Prétexte poétique paru à la Dogana, on peut dire que Pierrette Micheloud a certainement une grande confiance dans la parole; elle voudrait cependant que la poésie constitue à elle seule un entier cosmos – théorique, pratique, génétique. C’est ainsi que, nommant aussi bien la nature que les courbes de ses rêves, elle pense non pas changer le monde, mais le reconstituer selon une mémoire antérieure. Elle a résolument rejeté le Dieu judéo-chrétien pour le remplacer par des dieux et des déesses tutélaires (ELLE-IL) qu’elle charge en quelque sorte de porter les vibrations poétiquement alchimiques vers la réalisation d’une femme nouvelle: la gynandre.
Les titres des différentes parties du recueil situent déjà par eux-mêmes le lieu de cette poésie: L’esprit du plomb, l’esprit de la pierre, l’esprit de l’eau, l’esprit du feu à travers l’esprit de l’eau, par exemple. Et le titre du recueil, Azoth, est un nom «que les philosophies hermétiques ont donné plus communément à leur mercure; le feu et l’Azoth lavent et nettoient le laiton, c’est-à-dire la terre noire et lui ôtent son obscurité.»
La poésie de Pierrette Micheloud a un indéniable côté didactique, ou bien aussi, on pourrait dire qu’elle forme une sorte de théologie personnelle:
Notre genèse a son germe
Dans le brasier d’un amour
Solitaire éclaté vif
N’en pouvant plus de la douleur
De s’aimer lui-même.
Le rêve de la poétesse est bel et bien la réconciliation du masculin et du féminin:
Je suis l’arche solitaire
Menant à l’unicité du DEUX.
La transcendance est donc ici comprise a priori dans le projet poétique, et sa mise en œuvres n’est pas tant perceptible dans un haussement de la parole que dans une transmission du message originel dont elle est dépositaire. C’est dire aussi que cette poésie n’est pas métaphorique au premier chef; ce qu’elle transcrit, c’est la vision de l’accomplissement et les voies de cet accomplissement.
Dans le mot sœur, il y a soi
Sa racine vivante
S’aimer comme on s’aime soi-même
Au point fixe de la lumière.
(Monique Laederach, La Liberté, 25.11.2000)