Chère Ella Elégie pour Ella Maillart
Ce livre a l'air d'être l'histoire de deux rencontres. Rencontre avec un lieu: Chandolin sur Sierre. Rencontre avec une personne: Ella Maillart. Les deux vivant en union profonde, respirant ensemble une énergie analogue.
Il pourrait être aussi l'histoire d'un Chemin. Le Chemin qui mène à la verticalité.
Mais que le lecteur ne s'y trompe pas: il n'est ni l'un ni l'autre, il n'est pas non plus une description. Ni un livre de souvenirs.
Ce livre est la conquête d'une parole et d'un style. La parole d'Ella Maillart et le style de son auteur.
D'un siècle l'autre
Ella meurt et revit
Aucun portrait n’a saisi Ella Maillart en sa vie quotidienne comme le livre d’Anne Deriaz. Ella, combien nous aimions l’imaginer traversant l’Asie à pieds, à skis sur douves de tonneau dans les Monts Célestes, à dos de chameau ou sur sa pouliche Slalom qui creva au Nord du Tibet. Dans les années trente déjà, la Genevoise était un mythe. Mais sa vie en inde durant la Deuxième Guerre mondiale et la rencontre du maître Ramaria Maharshi ajoutèrent aux pistes caravanières la dimension d’un itinéraire spirituel.
Pendant un demi-siècle, la navigatrice olympique, la championne des neiges, la compagne de Peter Fleming au Sinkiang fut en butte à un malentendu. Dans ses jours ordinaires, à Genève l’hiver, à 2000 mètres d’altitude à Chandolin dès la belle saison, cette femme née en 1903 était à l’affût d’une sagesse. «Le passé est mort, disait-elle. seul l’instant présent est réel!». Mais on lui demandait de raconter ses exploits lointains, la jeunesse russe de 1930, le désert de Tsaïdam. Il est vrai que ces récits-là, ses livres réédités en Suisse dès 1982, puis à Paris quand les Français s’entichèrent de littérature nomade, sont restés les instruments de sa réputation et sa source de revenus. Elle vieillissait pauvrement, Ella. Riche, disait-elle, «de tout ce que j’ai appris à me passer».
Il rayonnait de sa personne une confiance métaphysique, qui peut expliquer les actes de courage de la voyageuse, mais aussi ses décisions tranchées. Elle parlait du «réflexe juste». Lorsque appuyée sur ses deux cannes, elle perçut qu'elle ne pourrait plus vivre seule, une volonté inouïe, où se mêlait son propre être et une force d’ailleurs, plaça quelqu’un sur son chemin. Introduisit dans son petit chalet appelé Atchala une femme écrivain, dès lors cuisinière, jardinière, infirmière, confidente: Anne Deriaz, témoin. «Ma troisième canne», riait Ella. Sur ces dernières années et sa vision des choses nous possédons maintenant des pages précieuses.
On pardonnera quelques pointes d’exaltation, quelques majuscules de trop chez celle qui, prenant domicile dans le même village, imagina qu’elle donnerait un coup de main à sa grande voisine et, au-delà d’une amitié aussitôt impérieuse, fut entraînée dans une expérience initiatique. La sobriété prévaut néanmoins en ce livre, par maintes citations, toujours brèves, parfois brutales, où Ella revit.
«J’entends tellement mal. C’est mieux ainsi!»
«Être seule, c’est la joie! Car je peux suivre ma pensée.»
«L’œil regarde, mais c’est l’âme qui voit.»
Dans l’humilité des gestes pieusement notés se décèle une écologie de teinte asiatique. Économiser l’eau du robinet. Jeter le papier de toilettes dans un seau pour le brûler. Se contenter de deux pincées de thé, car on doit penser aux Indes. Pour sécher les feuilles, il faut faire du feu, donc couper des arbres. «C’est ainsi qu’on détruit la forêt de l’Himalaya.»
Mais rien d’une rétractation calviniste chez la femme athlétique qui jusqu’à ses derniers jours prit plaisir à son bain: «Quelle joie, quel miracle! L’eau sur la peau. Le bonheur commence par le corps.» Timide dans ses récits et sans aveux sur sa vie intime, Ella se révèle ici dans le plaisir des sens.
Anne Deriaz observait, malgré l’âge, l’enracinement d’un corps superbe dans cette terre. Elle regardait le visage d’Ella, parfois Grand Chef indien, parfois enfant qui s’émerveille. ou, dans ses yeux d’un bleu violent, exprimant une douceur de sainte. Ou ses traits chiffonnés par les questions demeurées sans réponse. Il lui arrivait souvent, écrit encore son amie, de pencher sa face sur sa large poitrine, en prières.
Dieu? Ella l’approchait par les choses du monde, les fleurs, la richesse de l’eau qui, au printemps, court partout sur ces pentes verticales, par les montagnes qu’on voyait de son balcon quand on prenait place sur les coussins ou sur les cartons bourrés de vieux journaux.
L’infini avait commencé à naître, pour la jeune navigatrice, en mer, seule. «Tu dois veiller, aimait-elle raconter, prendre garde aux cargos qui risquent de t’avaler. Tu te dis: Dieu existe.» Mais un Dieu qui n’est pas ailleurs: «Ici, disait Ella, même quand c’est gris, c’est lumineux parce qu’on est près du ciel.» Elle ajoutait: «Pourquoi ne pas s’appuyer sur la beauté du monde?»
Toi, disait Ella à sa compagne, tu es arrivée sur mon chemin au bon moment. Se sentant faiblir, elle demanda qu‘Anne Deriaz dorme chez elle, se plie à ses attentions impérieuses. La sagesse qu’elle souhaitait communiquer n’était pas un discours mais un abandon à une certitude intérieure, des phrases abruptes et belles, des larmes sur Maharshi ou sur sa chatte abandonnée en Inde.
Comme Socrate sentit la ciguë lui paralyser les jambes, Ella percevait l’approche de la fin dans ses pieds qu’Anne massait. «Après ma mort, je t’aiderai», disait la vieille dame. «Ce qui m’arrive ne me concerne pas.» Puis parlant du jardin elle donna l’ordre de couper un lys fané. (Bertil Galland, Le Temps, 25.04.1998)
Un livre en hommage à Ella Maillart
Anne Deriaz vient de publier un très beau témoignage des deux dernières années de la voyageuse.
«Chère Ella», le premier livre que vient de signer Anne Deriaz aux Éditions Actes Sud, c'est l'histoire d'une rencontre. L'histoire d'un lien très fort qui se tisse entre deux femmes. C'est aussi un merveilleux témoignage de ce que furent les deux dernières années de cette grande et célèbre voyageuse: Ella Maillart.
Elle s'est éteinte un 27 mars 1997, à 94 ans, dans son chalet de Chandolin baptisé «Atchala», du nom d'une montagne sacrée du sud de l'lnde.
Ce livre n'est pas une biographie, c'est un poignant dialogue de dévotion, enrichi de splendides photos. «Alors a commencé pour nous deux une sorte de voyage. Dans le temps ordinaire et l'espace quotidien...Vous m'aviez demandé d'écouter ce silence et de le peindre, voilà.» C'est dans son chalet de Chandolin qu'Anne Deriaz nous a reçu. Sur le balcon, flottent au vent des drapeaux de prières népalais. Ils sont rouges, jaunes, bleus, verts et blancs.
Anne Deriaz, la confidente privilégiée des derniers souffles d'Ella Maillart est né à Baulmes (VD) en 1939. D'une lignée de photographes, elle a toujours été attirée par l'écriture. C'est en 1994 qu'Anne tombe sous le charme du village. «Ce fut une rencontre avec moi-même à un moment où je touchais le fond du désespoir.» Elle s'installe à Chandolin le 22 avril 1995.
«J'aime Chandolin. J'aime l'altitude, ce climat de sécheresse au milieu des odeurs de mélèzes et de pins. Ces petits chalets me parlent et j'adore les visages des habitants. Pourtant, encore aujourd'hui, je me sens comme une étrangère pour eux.»
Sa rencontre avec Ella, elle en parle magnifiquement au début de son ouvrage. «Aidez-moi» supplie Ella. Et c'est le début d'une fascinante rencontre. «On peut dire que je n'ai pas connu la grande Ella, médiatique. J'ai connu une femme qui me disait souvent: la sagesse c'est d'accepter d'être ordinaire.» Parfois, au fil du récit, une impression de soumission se dégage. «La soumission était un passage obligé, mais je me suis toujours sentie libre, jamais dominée.» Elles partagent tout. Elles se murent dans un quotidien fait de promenades, de jardinages, de lectures et de prières.
Une fois les cendres d'Ella dispersées par le vent aux quatre coins du Val d'Anniviers, à la pointe du Calvaire à Chandolin, il faudra neuf mois pour que le livre naisse. «J'ai commencé au nord de Marseille pendant dix jours 24 heures sur 24, puis à Sion. Un jour, un ami m'a appelé et m'a glissé: C'est excellent, n'y touchez plus.» (Pascal Vuistiner, Le Nouvelliste, 20.05.1998)