Éboulis & autres poèmes, précédé de Soustrait au temps
Avec les débris d'un univers et d'un discours en crise, Pierre Chappuis échafaude, comme la mer sur le rivage, un édifice fragile, sans cesse défait et refait, qui témoigne de la permnence d'une énergie: celle de la vie et de la poésie.
(Michel Collot)
[…] L'œuvre de Chappuis et sa poétique comptent dans la poésie contemporaine: on s'en convaincra une fois de plus cet automne grâce à la reprise, en Poche poésie, de deux recueils anciens sous une forme légèrement remaniée. Le critique français Michel Collot – commentateur de longue date de l'œuvre de Chappuis – souligne dans sa préface la modernité de cette poésie, réponse lucide, par les moyens de la parole, à la violence insidieuse ou brutale d'un temps où "la diaspora est devenue la condition de tous". En effet, les textes dressent autant d'aériens édifices de mots pour "ruser avec le néant". Tous s'inscrivent dans la précarité et l'éparpillement, ainsi que le suggèrent les titres des recueils: Éboulis, D'un Pas suspendu, Décalages, La Preuve par le vide, Pleines Marges. Presque toujours, le noyau du poème est la saisie fulgurante, par l'œil ou par l'ouïe, de paysages en pleine métamorphose ou en pleine évanescence – montagnes, nuages, lac, brume, rivière, lumière. Ainsi ce poème intitulé "Mi-été": "Blés coupés./ La lumière, au sol,/ porte la nuit." Ailleurs, certaines images renvoient explicitement à un cataclysme (ainsi la vision d'un champ de maïs comme un charnier) ou à quelque "radieuse catastrophe" ou "absence exubérante" (pétales volant au vent, cours bondissant d'un torrent); parfois aussi, comme dans Soustrait au Temps, le rêve et la mémoire inspirent des fragments plus narratifs. La mobilité, dans ces "carnets de débris", est non seulement le fait du paysage mais aussi celui du "je" lyrique, insatiable arpenteur du monde et de la nature même de la parole. Tantôt vers, tantôt prose discontinue, à la fois précise et fuyante, elle respire librement selon des silences, ralentit sur des ellipses ou piétine dans des énumérations, rebondit d'injonctions en infinitifs, trébuche sur des parenthèses ou des italiques. Privé des appuis de la prosodie, suivant une syntaxe pleine de cassures, mais minutieusement agencée, et ponctuée de manière à guider le lecteur sans le contraindre, chaque texte crée sa spatialité, équilibre les blancs et les vers comme un château de cartes ou comme un mobile de Calder et lance, précis, ses "ricochets de mots": "Les bribes s'ajoutent aux bribes, les séracs aux séracs, les vides aux vides." […]. (Marion Graf, Le Temps, 26.11.2005)