Julien Dunilac sur lui-même

Quelques repères

Fokus vom 01.01.1997 von Julien Dunilac

Né à Neuchâtel, le 24 septembre 1924, j’ai été inscrit à l’état-civil de cette ville sous mes prénoms et patronyme complet: Frédéric Julien Dubois du Nilac.

Cela pour dire simplement que mon pseudonyme est en fait une partie de mon nom, au même titre que mon activité littéraire fait partie intégrante de ma vie dans tous ses aspects.

Sur le plan professionnel, j’ai fait une carrière plutôt atypique. Ayant quitté Neuchâtel en 1949, après y avoir suivi mes classes primaires et secondaires, puis un apprentissage de banque et occupé divers emplois, j’ai poursuivi, parallèlement à mon travail, des études à Paris-Vincennes. Au sein du Département politique fédéral, devenu le Département fédéral des Affaires étrangères, j’ai progressivement gravi les échelons de cette carrière, de Paris à Berlin, puis de Berlin au Havre, pour finalement revenir à Paris comme conseiller culturel. Un poste que j’ai conçu comme celui d’un aumônier des artistes. De retour à Berne, je me suis vu, après quelques années, confier la direction de l’Office fédéral de la culture.

Itinéraire intellectuel autant que spirituel, mon activité littéraire a toujours été en osmose permanente avec les autres aspects de ma vie, professionnel, affectif et familial. Sans préméditation, mes trois premiers recueils de poèmes sont édités les années de naissance de nos trois enfants, en 1952, 1954 et 1957.

Le premier voit le jour dans la prestigieuse collection « P.S. 52 » de Pierre Seghers et me vaut une lettre du philosophe-poète Gaston Bachelard, la première d’une correspondance régulière échangée avec lui.

J’ai toujours écrit, dans des lieux très divers – le train étant un endroit idéal – mes activités professionnelles et mes voyages nourrissant l’écriture, cette dernière à son tour inspirant mes réflexions dans tous les autres aspects de ma vie.

Outre des livres de prose (romans, nouvelles) et des essais, notamment dans la collection «Sous la loupe» créée chez Slatkine, la poésie occupe le centre de ma démarche. Elle constitue le carnet de bord de mon itinéraire que je dirais «spirituel», faute d’une bonne traduction du mot allemand Weltanschauung.

Partie d’une sorte de lyrisme panthéiste, mon écriture poétique me semble avoir suivi mon évolution intérieure vers la concentration – traduite aussi au niveau du verbe -, un désir d’atteindre à une vision des choses «telles qu’elles sont» dans leur réalité non dualiste.

Dans une telle perspective, je me sens proche d’un certain nombre de scientifiques doublés de penseurs, comme Hawking, Kapra ou de ce qu’écrivait John Dryden, en 1674, dans ses Notes et observations sur l’Impératrice du Maroc: «Les simples poètes sont aussi fous que de simples ivrognes, vivant dans le brouillard continuel, sans rien voir ni juger clairement. Un homme devrait être versé dans les diverses sciences, et posséder une tête raisonnable, philosophique et, dans une certaine mesure, mathématique, pour être un poète excellent et accompli.» Je suis conscient qu’il me reste un long chemin à parcourir…

Comme je suis conscient aussi d’être demeuré jusqu’à il y a peu en dehors du milieu littéraire de Suisse romande et de ses arcanes.

Cela a tenu à mon absence du pays durant presque trente ans, pour des raisons professionnelles, mais plus encore à la barrière psychologique créée par mes fonctions officielles.

Kenneth White a pu dire avec raison que «La poésie commence par un refus radical du monde.» S’adonner à la poésie, tout en étant chargé de proposer et de mettre en œuvre une politique culturelle nationale représentait une contradiction inconsciemment, mais légitimement, perçue par beaucoup. Elle a même nourri, en Suisse italienne, à l’occasion du lancement de l’un de mes livres à la bibliothèque cantonale tessinoise, une interrogation sur le caractère d’alibi que l’œuvre pourrait donner à la fonction ou vice versa. A ma grande satisfaction, l’authenticité de ma démarche poétique a alors été unanimement reconnue. Par ailleurs, mes fonctions ont toujours naturellement impliqué que je me préoccupe plus du rayonnement des œuvres d’autrui que des miennes propres.

Je suis heureux de mon indépendance retrouvée qui me permet de m’identifier avec une citation tirée du Territoire imaginaire de la culture de Michel Morin et Claude Bertrand: «L’individu créateur [ …] ne vient pas de nulle part, car il est bien situable dans un [ …] réseau d’échanges et de communications, mais son activité créatrice le constituera précisément comme un être de nulle part, c’est-à-dire d’ailleurs et de partout.»

Parmi les nombreux témoignages et critiques, j’ai choisi les deux extraits suivants de lettres de Gaston Bachelard, tout en étant prêt à donner à qui s’y intéresserait des photocopies des articles de presse qui ne paraissent le plus significatifs:

Lettre du 9 mars 1952 (extrait) :

«Vos deux "neiges" dans leur dialectique me bouleversent. Mais j’ai choisi et les trois quatrains, jamais je ne les oublierai.»

Lettre du 9 décembre 1958 (extrait) :

«J’ai lu le livre (Les mauvaises têtes) dans ces trois jours d’un hiver parisien, sans neige! mais votre livre m’a donné de telles visions de N. que j’ai oublié Paris.

J’aurais voulu des pages encore plus nombreuses sur l’atelier du Père. Un Père cordonnier! Grandeur ignorée comme tant de grandeurs humaines. Mon père était cordonnier, votre livre m’a donc rendu à des rêveries inoubliables… »