Hommage à Annik Mahaim: Une plume féconde et engagée
L'auteure lausannoise est décédée le 17 janvier 2024
Annik Mahaim avait la joie du mot chevillée au corps. Elle est décédée d’un cancer le 17 janvier 2024, non sans laisser un dernier roman publié en août 2023. Franchir les ravins raconte l’histoire de trois femmes aux prises avec leur destin : Sophia, cardiologue est en proie au désamour, Nisha, d’origine mauricienne, responsable d’une collection prestigieuse dans une maison d’édition qui la licencie pour cause de restructuration, et Juliette, jeune graphiste, atteinte d’un cancer du sein. Le traitement sans complaisance des obstacles auxquels se heurtent ces trois protagonistes contraste avec le lyrisme réservé aux nuages, lumières et reflets toujours changeants du paysage lémanique. Le désir d’enchanter la vie par-delà les horreurs du monde et les vicissitudes de l’existence y est partout sensible. Un scintillement rédempteur sur le lac en cette année 2022 rappelle celui évoqué dans Radieuse matinée, magnifique récit autobiographique publié en 2016.
Historienne de formation, Annik Mahaim n’a eu de cesse d’allier rigueur documentaire et poésie. Dans les années 1980, elle a publié Des mots à prendre chant parallèlement aux recherches documentaires que nous partagions sur les pionnières du contrôle des naissances en Suisse. Avant de se lancer dans l’écriture de Carte blanche, son premier roman paru et primé en 1991, construit à partir des Tarots de Marseille, elle a chanté dans des cabarets-théâtre sa solidarité envers les femmes aux prises avec les oukases d’un régime intégriste.
Ses recueils de nouvelles et ses grands romans révèlent un sens aigu de l’observation. Elle sonde les penderies avec esprit dans Les Dressings et n’hésite pas à imiter un jeu vidéo en s’imaginant Gameuse. Son maniement du dialogue et son montage maîtrisé du scénario rappellent tout le profit qu’elle a su tirer de l’enseignement de l’acteur-créateur Alain Knapp, dont elle a suivi les cours à Paris. Sa curiosité et son goût de l’expérimentation l’ont amenée à exploiter toutes sortes de registres : La Fabrique de bébés ressemble à un plafond d’église baroque bouffi d’angelots, le héros et narrateur de l’enquête policière Zhong n’est rien moins qu’un chien. Et plusieurs pages de La Femme en Rouge, ce roman qui raconte l’histoire d’une peintre de talent fictive ayant grandi dans une famille ouvrière communiste de Renens pendant la guerre froide, semble avoir été écrites avec un pinceau.
Pour nous livrer Ce que racontent les cannes à sucre grâce à une narratrice partie en repérage à l’île Maurice en vue du tournage d’un film sur Malcolm De Chazal, le poète mauricien «qui a porté la terre à cannes et l’esclavage dans ses fibres», Annik Mahaim a sondé le passé de la branche maternelle de sa famille, et publié le résultat de ses travaux dans une revue historique française. Ensuite seulement, elle a pu «se laisser faire par l’île» et envoûter par la vision fluctuante et inquiétante d’un commerçant métis du XIXe siècle d’origine indienne ayant fait négoce de sucre et d’hommes.
A l’occasion de la Grève des femmes de juin 2019, elle nous a offert «Depuis que je sais me mettre en quatre», un morceau d’anthologie sur les injonctions intériorisées et les doutes qui habitent la journée d’une femme, aussi compétente et émancipée fût-elle. Il figure dans le recueil réunissant les paroles de femme d’une trentaine d’écrivaines romandes : Tu es la sœur que je choisis.
Annik Mahaim nous laisse une œuvre substantielle et diverse, pleine de joie, d’interrogations et d’empathie.