La revue L’Épitre

Les éditions récentes L’Épitre VII et L’Épitre VIII

Fokus vom 02.08.2022 von Claudine Gaetzi

La revue L’Épitre, fondée en 2013 par Matthieu Corpataux et soutenue notamment par l’université de Fribourg, a d’abord existé en ligne et lors des soirées de lecture. Le premier numéro papier de L’Épître est sorti en 2014, et la revue est désormais éditée par les Presses Littéraires de Fribourg [PLF], une maison associative indépendante fondée en 2014, par des enseignants et des étudiants de l'université de Fribourg, dont le but est de soutenir la création littéraire ainsi que de promouvoir la réflexion et la recherche en littérature. En plus de la revue, les PLF publient des romans et des essais.

La revue L’Épitre existe en deux formats, qui tous deux visent à accompagner la création littéraire par des commentaires critiques. En ligne, elle se présente comme « un laboratoire d’écriture pour les auteur.ices chevronné.es et un tremplin pour la relève littéraire » ; chaque semaine sont publiés deux textes inédits, de tous genres et styles, d’environ 500 mots. Par ailleurs, des ateliers d’écriture, des lectures et des expositions sont régulièrement organisés par le comité de la revue.

En format papier, la parution de la revue est annuelle ; elle s’élabore suite un appel à textes inédits, dont les seules exigences sont la longueur (5 000 mots) et une « qualité littéraire manifeste ». Sans thématique prédéfinie, ouvert à tous les genres littéraires, chaque numéro rassemble entre quinze et vingt auteur.ices reconnu.es, peu connu.es et inconnu.es, sans aucune indication bio-bibliographique, dans l’idée que les textes se suffisent à eux-mêmes. Les auteur.ices reçoivent des droits.

Les quatre premiers numéros en format papier de L’Épître ont pour sous-titre « Le journal fribourgeois de la petite littérature très courte ». À partir du numéro V, paru en 2019, le sous-titre – révélateur des visées de la rédaction – devient « Revue de relève littéraire ». Ce focus se limitera à présenter les deux numéros les plus récents. Difficile d’évoquer tous les textes, leur diversité et leurs qualités rend captivante la lecture de chaque numéro, et l’on peut dire que la relève littéraire est prometteuse.

Au sommaire du volume VII, paru en 2021, 17 textes, des récits et des poèmes, dont voici une sélection.

Dans « Le boulanger de Kervelin » d’Yves Noël Labbé, il est question de la disparition du boulanger du hameau. Cette « affaire » qui restera non résolue permet au narrateur d’esquisser avec humour et finesse un portrait des habitants, de rendre compte de leurs habitudes, de leur état d’esprit et de leur relation aux changements que la vie moderne leur impose.

« Le carnet de la vigne » est l’occasion pour Fanny Desarzens de se pencher sur le travail des saisonniers ; les gestes sont décrits avec précision ; ligne après ligne, « parce que c’est ça, la vigne. Des lignes et des lignes, les unes derrière les autres », les tâches changent, le temps varie, les mois passent ; après l’effeuillage, le débourgeonnage, le sulfatage, arrivent les vendanges et le moment de se séparer, en constatant qu’ « on n’est pas pareils qu’au commencement de la saison ». Rédigée en on, cette nouvelle rend compte avec subtilité, de manière à la fois réaliste et métaphorique, d’un labeur qui se répète au fil des jours, mais aussi au fil des années, et traduit des sensations et des pensées d’un groupe où les individus sont interchangeables : «  Avant nous il y en a eu d’autres et il y en aura d’autres encore après nous. »

« Septembre huitante-quatre » de Charly Rodrigues raconte le jour où un saisonnier portugais, qui vit depuis un an en Suisse, accueille enfin sa femme et son fils bébé. Le texte est écrit en tu, comme une sorte de lettre que l’enfant – sans doute devenu adulte – adresserait à son père. On ne sait si le narrateur imagine ce qui s’est passé ou s’il reconstitue ce moment à partir du récit qui lui en a été fait et de ce qu’il a appris à connaître de son père. On ressent l’émotion des retrouvailles et la force de leurs liens.

Les poèmes de Philippe Rebetez, intitulés « Gens d’ici » condensent en quelques lignes des fragments d’existence, laissant imaginer tout ce qui est passé sous silence. L’écriture de la plupart de ces poèmes semble avoir été inspirée, si l’on se fie au titre et aux indications de lieux qu’ils contiennent, par l’observation de personnes dans des endroits publics. Cependant, le regard sensible et empathique du poète confère aux « gens d’ici » une dimension universelle.

Dans un style qui va à l’essentiel et par des métaphores dont la signification reste constamment ouverte, Sibylle Bolli évoque dans les poèmes intitulés « Laisser la nuit » les vacillements et les blessures d’un je lyrique à la sensibilité frémissante. Ce qui coule, qui brûle, ce qui glace – le sang, l’eau, le feu, la neige –, ce qui pousse, ce qui se fane – l’herbe, les arbres, les fleurs, ce qui se récolte – la moisson–, ce qui traverse le ciel, et finalement l’ange qui se tient « sur le seuil de la demeure », lui permettent de donner sens et forme au deuil, et de rester « vibrante ».

Le volume VIII, paru en 2022, contient 18 textes, des récits, des poèmes, une pièce de théâtre, un extrait de journal, parmi lesquels, comme pour le numéro VII, un choix restreint est présenté ici.

« Une écaille de sardine argentée », écrit par Sylvie Lemonnier, raconte comment la femme d’un marin porté disparu affronte son deuil. De la mer, elle connaît une tout autre réalité que les touristes qui y passent leurs vacances sur la côte, elle ne peut la partager avec personne, mais le texte réussit à nous la faire ressentir.

Le texte de Laure Federiconi, « Peindre le corridor », retient l’attention par son rythme et pour la manière originale qu’a le je d’exprimer un état de crise : description d’occupations possibles, énumération des désirs qui le traversent, abandon à des pensées mélancoliques. Le je semble se livrer à son imagination à la fois pour échapper au réel et pour le vivre le plus pleinement possible.

L’une fait parfois d’intermittentes grèves de la faim, l’autre est prisonnier de ses manies mais a la nostalgie de la mer. Iels se rencontrent dans un supermarché, puis se revoient à de nombreuses reprises pour « échanger des mots » et aussi des silences, « remplis de sens, et d’amitié ». Dans « Courage Ella L. la Mer », Salomé Chofflon relate avec délicatesse comment deux êtres fragiles, de deux générations différentes, créent une relation de confiance et se donnent mutuellement du courage.

Avec Marilou Rytz, dans « Deux traits un trait », on plonge dans les angoisses, les fantasmes et la colère d’une femme qui fait, seule dans des toilettes publiques, un test de grossesse. Le vocabulaire est cru, les sentiments exprimés avec force, c’est un monologue intérieur qui invite à ne pas juger hâtivement les personnes qui vivent en marge et pour lesquelles ce que d’autres pensent être pour elles la bonne façon de vivre ne correspond ni à leurs aspirations ni à leurs possibilités.

Sous la forme d’un journal intime, dans « Roma Tiburtina », Gabriella Zalapì raconte comment une jeune femme est tentée de disparaître, afin d’échapper à une obligation familiale. Au fil des heures, en deux jours, des fragments de sa vie se dessinent, un questionnement sur ce qui la lie à son frère s’esquisse. Restera-t-elle dans cet hôtel où elle se sent très bien accueillie ou rejoindra-t-elle Guido malgré tout ?

De très nombreux autres textes auraient mérité d’être présentés. Signés par des noms connus ou portés par les voix de la relève, il vous reste à les découvrir.