La Revue de Belles-Lettres 2021, 2 : Enfantines

Fokus vom 18.05.2022 von Claudine Gaetzi

Le dernier numéro de La Revue de Belles-Lettres est dédié « à tous les enfants de 2 à 102 ans ». Il s’adresse à la part enfantine que nous avons gardée et à celle que nous retrouvons peu à peu, à mesure que nous vieillissons, comme le décrit Eugène Ionesco : « j’ai 44 ans, c’est-à-dire que je commence à me diriger vers l’enfance. » Sa « Lettre à Jocelyne » ouvre le volume ; l’écrivain répond à une gymnasienne ; il commence par s’excuser qu’elle doive réfléchir à son œuvre, aux « situations abracadabrantes dans lesquelles sont plongés les personnages incohérents d’un univers aberrant » ; il affirme que c’est ainsi qu’il perçoit le monde. Ensuite, il parle de sa fille, il est émerveillé par sa capacité à définir ce qu’est l’âme, la mort, le néant, alors qu’elle est encore toute petite. Il la trouve douée d’un « sens de l’étrange, de l’insolite et du comique », qui lui permet d’aborder l’existence avec gaité, fantaisie et gravité. Dans cette lettre, Ionesco soutient que l’enfant sait mettre du sens là où l’adulte ne perçoit qu’absurdité.

Émaillant le volume, les lettres que les poètes Francis Ponge, Jean Paulhan et André du Bouchet ont écrites à leurs enfants mêlent sérieux et fantaisie, pour livrer recommandations, descriptions du monde et constats poétiques, en particulier dans celles, très belles, qu’André du Bouchet a adressées à sa fille : « Marie, toi qui aujourd’hui sais lire, tu sais aussi que la feuille sur laquelle on peut écrire est aussi comme une fenêtre qu’on pousse ou la porte qu’on ouvre le matin. »

Le poème de Joseph Brodsky, « La Ballade du petit remorqueur », traduit du russe par Odile Belkeddar et illustré par Kasya Denisévitch, s’inscrit dans la réalité politique de l’URSS des années 1960 : à cette époque, pour de nombreux auteurs, écrire pour la jeunesse leur permettait d’échapper à la censure, grâce à la dimension métaphorique qu’ils donnaient à leur propos. Ainsi, le petit remorqueur de Brodsky décrit, à la première personne du singulier, son travail de halage des grands navires dans un port dont il ne sort jamais ; il exprime son désir impossible de voguer vers « le grand large merveilleux », traduisant ainsi l’aspiration du poète à vivre dans un monde moins étriqué.

María José Ferrada, traduite de l’espagnol par Lucile Leclair et Margot Nguyen Béraud, nous rappelle une réalité dramatique. Elle dédie ses poèmes « À la mémoire de tous les enfants exécutés et arrêtés, disparus pendant la dictature chilienne ». Chaque poème a pour titre un prénom et évoque un instant de vie :

Paola
C’est la première fois qu’elle a vu un insecte.
Et elle est tellement contente
que toute la matinée
son cœur n’a pas arrêté de bourdonner.

Illustrée dans des tons très doux et de manière très vivante par María Elena Valdez, cette suite de poèmes intitulée « Enfants » est bouleversante. Sans jamais parler de la mort, ni de l’injustice, ni du chagrin, ces poèmes et ces dessins font comprendre que la disparition de ces enfants est une perte irrémédiable.

« Sur le bout de la langue », d’Aglaja Veteranyi et traduit par Camille Luscher, est constitué des poèmes narratifs desquels se dégage une violente mélancolie et une sorte de désenchantement, mais aussi de la tendresse. La logique de l’imaginaire domine : il faut raconter des histoires « pour faire entrer les histoires dans les livres », apprend-on grâce à la petite Sabine, qui elle-même l’a appris de son père. Mais est-ce le même père qui crée des histoires avant de les faire disparaître en les ravalant ?

Les jeux avec le langage sont présents dans de nombreuses contributions. Stéphane Fitoussi, avec ses poèmes qui ont pour sujet un clown dont le « cœur bat les cartes du jeu », ne cesse de rapprocher des mots dont la sonorité est proche mais le sens très différent. Thierry Raboud, dans les « enfantillâges » qu’il dédie à sa fille, propose des phrases avec des mots qui se prononcent de la même manière mais s’écrivent différemment, ouvrant ainsi l’interprétation à différentes possibilités, selon si on entend ou si on lit le texte : « conte pas / sur moi / pour lire / mots tus / et bouche / cousue […] ». Alberto Nessi propose des « Rimes faciles pour grands et petits », que la traduction de l’italien par Christian Viredaz répercute dans une sorte de miroir sonore qui fait entendre la musique particulière de chaque langue.

Dans un conte philosophique, Peter Bichsel explique pourquoi « le ciel est si loin de la terre » et pourquoi « les enfants n’ont pas le droit de faire tout ce que font les adultes ». Carl Norac et Jürg Schubiger, qui ont souvent écrit pour la jeunesse, livrent des poèmes où fantaisie et sérieux se mêlent allégrement, et où l’on retrouve quelque chose de la logique enfantine qui émerveillait Ionesco. Nathalie Garbely introduit dans ses « Lignes de fuite » un subtil questionnement sur la place qu’on occupe dans le monde.

L’écrivaine russe Olia Aprelskaïa met en scène des personnages-animaux, et sur le ton de la fable, introduit dans son récit plein d’humour et de joie de vivre une réflexion sur l’identité, l’amitié, la tolérance et le partage. Valère Novarina, avec « Le cirque des maladroits » met chiffres et lettres sens-dessus-dessous, et propose une énumération vertigineuse dans « Kyrielle », dont voici un très bref extrait : « […] Gène à Tatia plante un clou, Cinq-et-trois Huit mérite son surnom ; Samuel la Palourde savoure une gaufre ; Bosse s’approvisionne ; Hector pionce ; Magali se farde […] »

Un entretien de Sylvie Neeman avec Francine Bouchet, directrice des éditions La Joie de lire, complète ce numéro. Elle affirme que la littérature pour la jeunesse doit ouvrir des « pièces inexplorées, dans lesquelles on réfléchit, on invente », qu’elle doit « mener les enfants quelque part – mais sans savoir où et sans vérifier leur chemin », que la lecture permet d’aller vers l’altérité et l’inconnu, par le jeu d’identification avec les personnages.
Elle relève ce qui, de son point de vue d’éditrice, différencie la littérature pour adultes de celle pour la jeunesse : éviter l’érotisme et le prosélytisme, aborder avec prudence les sujets délicats, tenir compte de la capacité de compréhension de chaque âge. Les exigences pour la qualité de l’écriture et l’intérêt des sujets est la même que pour la littérature pour adultes. Les illustrations, pour Francine Bouchet, doivent être ouvertes à l’interprétation, « se contente[r] de frapper à la porte de l’imagination ».

Pour conclure le numéro, « L’inventaire. La grande vie. », cinquième volet d’une sorte de feuilleton rédigé par Bruno Pellegrino, qui, enfant, a rêvé d’être une princesse et de vivre dans un château. Grâce à une résidence, ce fantasme se concrétise, sans « longue robe bouffante » toutefois.

Le chat Bon-Gars d’Olia Aprelskaïa estime que pour qu’une chanson soit bonne, « tout le monde doit y trouver quelque chose de lui et pour lui. » Dans Enfantines, chacun, quel que soit son âge, y trouvera quelque chose de lui, pour lui, et évidemment aussi quelque chose de plus, puisque la littérature permet d’aller à la rencontre d’autrui, par le biais du langage et des personnages.