Parole de traducteur: Renato Weber

De l'italien vers le français: Giovanni Orelli, «Les Myrtilles du Moléson» (La Baconnière) et Pietro De Marchi, «Le Papier d'orange» (Empreintes)

Fokus vom 18.10.2021 von Anne-Lise Delacrétaz

Originaire des Grisons, Renato Weber (né en 1987) a passé son adolescence en Suisse romande. Après une maturité bilingue à Bienne, des études de littérature et de linguistique françaises et italiennes aux Universités de Bâle, Pavie et Neuchâtel, il s’est consacré principalement à l’enseignement (lycée et formation pour adultes). Aujourd’hui, ce polyglotte passionné de littérature est traducteur à plein temps ; il est également membre de la commission de programmation des Journées littéraires de Soleure.
Il vient de publier deux traductions de l’italien : Les Myrtilles du Moléson, dernier recueil de nouvelles de Giovanni Orelli (La Baconnière, 2020), et Le Papier d’orange, recueil de poèmes de Pietro De Marchi (Empreintes, 2021).

Anne-Lise Delacrétaz : « Singes, caniches, perroquets, papillons, traîtres, contrebandiers ou funambules, traîne-misère ou poules de luxe, amoureux fervents ou lucides linguistes : qui sont les traducteurs littéraires ? » Pour reprendre la question provocatrice de Marion Graf, traductrice elle-même, notamment de Robert Walser, dans L’Écrivain et son traducteur en Suisse romande (Zoé, 2010), qui êtes-vous, Renato Weber ?

Renato Weber : L’idée ne m’était jamais venue de pratiquer une activité moralement condamnable, inutile, ou même parasitaire ! Au départ, il y a toujours un texte qui m’interpelle, que j’aime, et que j’ai envie de transposer en français, avec les moyens que je possède ou qui sont encore à affiner. La traduction littéraire est donc tout d’abord une affaire d’amour fervent pour un texte et de maîtrise (lucide) des outils linguistiques. J’aime bien l’idée – assez simple, mais très juste – que traduire, c’est proposer une interprétation du texte original, un peu comme le fait un musicien avec une partition : je donne (une) voix, parmi d’autres voix possibles, à un texte, je propose une manière de le lire. Et je le fais naturellement avec ma voix. Usurpation ? Contrebande ? Peut-être. Mais la question est mal posée, car sans ma traduction, ce texte resterait lettre morte pour nous autres francophones...
Trêve de casuistique philosophique : j’ai toujours eu un certain goût pour l’écriture en tant que moyen privilégié de manier les éléments de la langue et de la pensée, mais, je le constate depuis longtemps, je n’ai pas de voix propre, rien à écrire qui vaille la peine de l’être… Je crois que mon attirance pour la traduction littéraire est directement liée au fait qu’elle a l’avantage de me permettre de jouer, très sérieusement, à l’écrivain que je ne suis pas. C’est peut-être l’activité la plus excitante que je connaisse quand on aime un texte et l’exploration des ressources de sa langue. Ma motivation première, je l’admets, n’a donc rien d’altruiste.
Cela dit, si ma traduction permet de faire vivre l’œuvre dans le domaine francophone, de toucher des lecteurs voire d’influencer des écrivaines (comme l’une d’elles me l’a affirmé pour Les Myrtilles du Moléson), tant mieux ! Un signe évident de ce caractère d’interprétation de la traduction littéraire : si je traduis, mettons, une communication officielle, tout passage déjà traduit par un collègue m’allège le travail et me fait plaisir – tandis qu’en littérature, j’ai constaté que les parties d’œuvres déjà traduites par des confrères suscitent en moi plutôt de la gêne. Après tout, c’est peut-être quand même dans la figure du funambule que je me reconnais le mieux : toujours en équilibre fragile, conscient de ses limites ; exposé aux regards, mais sans cesse aux prises avec l’instable et infiniment dépendant de l’apparente stabilité de l’œuvre.

Vous avez publié deux traductions en français d’auteurs tessinois : Milò d’Alberto Nessi (traduit à quatre mains avec Christian Viredaz, Campiche 2016) et Les Myrtilles du Moléson ; d’où vous vient cet intérêt pour la littérature tessinoise ?

Comme dans d’autres étapes de la vie, la publication d’une traduction est souvent le fruit de circonstances fortuites : je suis tombé sur Alberto Nessi et sa manière sensuelle de lire ses textes à l’occasion d’une rencontre organisée à la librairie « Au cabinet d’amateur » à Neuchâtel, en 2013. Cela m’avait donné envie de tenter de reproduire ce rythme poétique par le biais d’une traduction, que je vois aussi comme une sorte de lecture décuplée.
Avec Giovanni Orelli, l’histoire est plus longue et remonte au gymnase, où, en option d’italien, j’avais lu Il treno delle italiane. Même s’il y a eu d’autres rencontres (dont une physique lors d’une conférence à l’Université de Neuchâtel), j’ai rapidement senti que ce ton subversif, rabelaisien, mais d’une grande générosité intellectuelle, avait tout pour me plaire. Honte à moi, mais je n’ai découvert I mirtilli del Moléson qu’en 2016, deux ans après sa publication, en parcourant une bibliographie. À la lecture, j’y ai retrouvé le suc de ce qui faisait que j’appréciais l’écriture orellienne. Ces deux traductions ne suivent donc aucun plan, et si leurs auteurs sont tessinois, c’est plutôt par hasard (en principe, je m’intéresse davantage à l’originalité d’une œuvre qu’à sa provenance géographique).
Néanmoins, si plusieurs écrivains et critiques affirment, à juste titre, que la notion de littérature tessinoise les met mal à l’aise, je trouve que la Suisse de langue italienne, peut-être grâce à sa position « entre » et les tensions que cela suscite, a vu et voit naître des voix et des formes innovatrices qui n’ont souvent pas de pendant de ce côté-ci des Alpes.

Avez-vous mené de front les traductions de Giovanni Orelli et de Pietro De Marchi, parues quasi simultanément ? Quels sont les difficultés respectives que vous avez rencontrées avec ces deux textes aux genres si radicalement différents ?

En fait, j’avais d’abord terminé celle d’Orelli, entamée aussitôt après ma redécouverte en 2016, mais la recherche d’un éditeur a pris du temps (je me dis que le jeu en valait la chandelle, puisque le livre a trouvé l’éditeur qu’il méritait : la Baconnière). J’ai sans doute bien fait de ne pas m’y consacrer en parallèle, car, en effet, les enjeux sont différents et – surtout quand on est déjà « interrompu » par d’autres traductions – ces œuvres méritent qu’on s’y plonge « à temps plein ».
Certaines nouvelles des Myrtilles m’ont demandé des acrobaties de type oulipien, par exemple lorsque le narrateur instituteur d’un village reculé « s’entraîne » à écrire des poésies de Noël pour ses élèves de première sans utiliser les consonnes qu’il n’a pas eu le temps de leur apprendre avant les vacances d’hiver, et qu’il transcrit ses tentatives. Dès qu’un récit se met à évoquer sa propre forme linguistique, le traducteur, s’il veut se faire comprendre, est fatalement amené à faire certains compromis.
Pour Le Papier d’orange, l’enjeu infiniment grand – à la mesure de mon humilité devant la tâche (traduire des poèmes !) – a été de parvenir à écrire, sans que je sois moi-même poète, quelque chose qui soit des poèmes dans la langue d’arrivée. J’espère y être parvenu, même si jusqu’à présent, je n’ai eu que peu de retours à ce sujet.

Vous avez obtenu le prix Terra Nova/Traduction 2021 (Prix de la Fondation Schiller suisse) pour Les Myrtilles du Moléson ; que représente cette distinction pour vous ?

Je n’aurais jamais imaginé que cela m’arrive. J’en suis très content. Ce dont j’ai (davantage) pris conscience en recevant ce prix, c’est que nos travaux sont potentiellement lus, perçus et peut-être appréciés également par des membres de tel ou tel jury… C’est un encouragement supplémentaire à bien faire, à ne pas se contenter de la moyenne.

Avez-vous actuellement une traduction littéraire en cours ?

Le jour de l’Épiphanie paraîtra La Terre et son satellite de Matteo Terzaghi (encore un Tessinois, et toujours à la Baconnière). Pour la suite, j’ai plusieurs idées ou projets, mais de plus concret, un bref essai, très littéraire, du psychiatre italien Eugenio Borgna qui m’a été proposé par une éditrice.

Envisageriez-vous de faire de la traduction votre métier, c’est-à-dire votre gagne-pain ?

C’est déjà le cas actuellement, et j’en suis ravi, car c’est ce que j’ai (toujours ?) voulu. Même s’il est parfois difficile de garder une vue d’ensemble des différents projets ou mandats, je trouve enrichissant d’alterner des jours de traduction non littéraire – dans le cadre de mon temps partiel au Seco (marché du travail) et de mon propre bureau Florio Trans (beaux-arts et politique de sécurité notamment) – et des jours que je consacre à des projets littéraires. Impossible de finir dans la routine ou de tomber dans les travers qui nous guettent (se spécialiser excessivement, manquer de temps pour faire d’autres découvertes, etc.).