La revue lausannoise Archipel

Un laboratoire de recherche et de fiction

Fokus vom 07.06.2021 von Claudine Gaetzi

Créée en 1990, la revue Archipel paraît annuellement, sous forme d’un volume de deux cents à trois cents pages. Agrémentée parfois d’un cahier d’images, la revue contient des études scientifiques et des textes de création littéraire, rédigés par des professeur·e·s, des jeunes chercheur·euse·s, des étudiant·e·s ainsi que des écrivain·e·s, débutant·e·s ou confirmé·e·s. Pour chaque numéro, la revue lance un appel thématique, tout en étant ouverte aux contributions libres. Elle se compose de plusieurs rubriques : un « Cahier » consacré au thème choisi, traité avec des textes scientifiques et des textes de création, une « Poursuite », qui offre un espace de création à un·e auteur·ice, et enfin un dernier cahier où, depuis 1995, sont publiés les textes lauréats du Prix de la Sorge, un concours littéraire annuel destiné aux étudiants de l’UNIL et de l’EPFL.

Si l’on regarde en arrière, la diversité des thématiques traitées impressionne : À quoi bon la littérature ? (2000), Voyage littéraire dans une Inde méconnue (2001), Saveurs de l’esquisse (2001), Floraisons (2003), Homographies (2003), Îles sur le toit du monde (2003), Confluences, (2004), Fruits défendus (2004), Moitié-moitié (2005), Sous scellés (2006), Contes (2008), La Ville en ce jardin (2009), Vive Chappaz ! (2009), L’invention de la mémoire (2010), Silence on tourne la page ! (2011), Avant tout, la fin (2012)… (pour découvrir les sommaires de chaque numéro, consulter asso-unil.ch/archipel)

Au fil des numéros plus récents, relevons quelques contributions spécialement intéressantes.

La ville mode d’emploi (2013) propose de « considérer la ville comme une entité mouvante » qui s’offre aux transports de la langue ; « Desire et Florida », poème en prose de Baptiste Gaillard, constitue un fascinant montage de fragments où l’inerte et le vivant ne cessent d’interférer ; dans « Dérives », David Collin procède lui aussi par fragments, pour construire une vision rhizomatique où les connections se font grâce à une relation symbiotique avec l’environnement ; trois auteur·ice·s s’inspirent de la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec, Alain Freudiger et Laure Mi Hyun Croset appliquent le procédé à Lausanne et André Ourednik à l’Europe.

Affoler la langue (2014) accueille une recherche menée par le linguiste Vincent Capt, à laquelle ont participé chercheurs et enseignants, sur le thème de la folie et de ses rapports avec l’art et la littérature, dans la mesure où la folie fonctionne comme « opératrice de déstabilisation de certaines conventions ». Ce numéro est accompagné d’un cahier de reproductions en couleurs d’œuvres de la Collection d’Art Brut de Lausanne, dont celles de Giovanni Bosco et d’Henri Bessaud, étudiées dans deux contributions. Ce numéro interroge, notamment sous la plume de Gérard Dessons, la notion d’« œuvre folle ». Qu’il s’agisse des glossolalies d’Antonin Artaud, ou de La Nuit remue d’Henri Michaux, les études proposées par professeur·e·s et étudiant·e·s montrent l’intérêt de ces œuvres qui se situent sur le plan artistique à une frontière : elles ouvrent à d’autres possibles, et on peut en appréhender la souffrance sous-jacente, parce qu’elle est profondément humaine. Andréas Becker, dans « J’encore », explore lui aussi les possibilités d’une langue qui défie les usages établis.

Dans État des non-lieux (2015-2016), les nouvelles sont en lien avec le concept de non-lieu théorisé par Marc Augé vers 1990. Deux d’entre elles s’ouvrent à des réflexions particulièrement intéressantes : Aude Seigne décrit l’océan comme un espace impermanent et intemporel et émet l’hypothèse que ce qu’elle croyait être un « non-lieu naturel » est en fait constitué d’une multitude de micro-lieux ; André Ourednik s’intéresse aux lieux de prières dans les aéroports et remet radicalement en question l’idée de Marc Augé que les endroits et installations qui servent à la circulation des personnes sont des espaces où les interactions sont non-codifiées, voire inexistantes ; il met en évidence qu’un aéroport est un agglomérat d’« hétérotopies, c’est-à-dire de lieux irrésolus », dont les rituels qui s’y déroulent peuvent être observés sous un angle ethnologique.

Exils (2017), outre des nouvelles, contient trois poèmes d’Agota Kristof, tirés du recueil Clous (Zoé, 2016) et une étude de Christine Le Quellec Cottier sur la relation que cette écrivaine a entretenu avec le français, qu’elle a appris après avoir fui la Hongrie en 1956 et trouvé refuge en Suisse. Agota Kristof était portée par la certitude qu’elle aurait « écrit n’importe où, dans n’importe quelle langue », et si elle considère le français comme une langue ennemie, parce que difficile à apprendre et l’entraînant dans la perte de sa langue maternelle, Christine Le Quellec Cottier montre que le français lui a aussi permis de trouver « une langue brute, ciselée, minimale », en adéquation avec ses desseins littéraires.

Brèves d’Anthropole, 1987-2017 (2017) a été élaboré à l’occasion des 30 ans de ce bâtiment de la Faculté des lettres ; il rassemble près d’une trentaine de contributions, dont celles de Blaise Hofmann, Eugène, Quentin Mouron et Julien Burri. Tous·tes les contributeur·rice·s ont en commun d’avoir été confronté·e·s à l’architecture singulière d’Anthropole, dont les beaux dessins Mathilde Zbaeren donne un aperçu.

Titre de travail (2018) est consacré à une réflexion sur la relation entre « les notions de travail et de création artistique » ; il a été élaboré en collaboration avec le COSPOL, le comité des étudiant·e·s en sciences sociales et politiques de l’UNIL, qui proposent quatre textes critiques passionnants, dont celui d’Étienne Furrer : l’auteur relève la polysémie du mot travail et propose, dans une perspective historique, de réfléchir à l’emploi de ce mot « pour décrire une activité générale de production de marchandises ou de services, en la qualifiant positivement » ; il nous incite à considérer la valeur qu’a pris le travail dans notre société capitaliste comme un mode d’aliénation et un danger pour l’environnement. Dans son dense « Carnet de travail », Julie Gilbert livre, sous forme des listes qui ont une dimension poétique, des notes ayant pour sujet le travail au sens large, ainsi que des observations en lien avec des projets de films. Dans un texte collectif, l’AJAR énumère des souvenirs d’« activités rémunérées » que les membres ont exercées, les entrecoupant de brefs récits fantasmatiques de qu’ils feraient s’ils recevaient soudain beaucoup d’argent. Enfin, des entretiens avec Jérôme Meizoz, Marianne Brun, Sébastien Meier, Camille Luscher, Nicolas Verdan et Odile Cornuz s’attachent aux enjeux professionnels de l’écriture et de la traduction.

Dans Empreintes jurassiques (2019) se trouvent essentiellement des textes de fiction où souvenirs d’enfance, fantasmes et quête des origines s’entrecroisent, comme dans « Dinosaur, Colorado », de Romain Buffat, où un jeune couple mène des recherches sur le passé, lui en écrivain enquêtant sur son histoire familiale, et elle en scientifique passionnée par la biostratigraphie étudiant des traces de vie datant du Jurassique. Entre fiction et philosophie, Guillaume Köstner élucubre une théorie sur le « Daseinosaure », tandis que Daniel Maggetti, à partir d’un titre de roman de Catherine Colomb, s’intéresse au plésiosaure, adoptant, non sans humour, la double perspective de l’histoire littéraire et de l’enquête sociologique.

Dans le dernier numéro paru, Photolittérature (2020), sont rassemblés des textes critiques et de fiction qui ont trait à la relation entre photographie et littérature. Multipliant les références, Marta Caraion traite de la perception de la photo comme trace d’un instant de vie et de la dimension réflexive adoptée par de très nombreux écrivains lorsqu’ils rédigent à partir d’images un texte qui souvent prend la forme d’une quête ou d’une enquête. Dominique Kunz Westerhoff décrit les différentes manières dont Jérôme Ferrari et Eric Vuillard recourent aux archives photographiques pour élaborer des récits. Jan Baetens souligne à quel point les évolutions technologiques transforment le rapport entre l’image et une réalité qui lui serait préexistante et s’interroge sur les changements que cela pourrait provoquer dans le domaine de la photolittérature. Rédiger un récit en lien avec une photo, des étudiant·e·s de l’atelier d’écriture créative ainsi que leur enseignante, Anne-Lise Delacrétaz, l’ont expérimenté, s’appuyant sur des archives privées ou publiques, nous laissant à chaque fois les imaginer, et démontrant la variété de perspectives qui peuvent être adoptées : revenir sur le passé, imaginer le futur, faire défiler des paysages. Et enfin, Jean-Claude Bossel, dans « CODE BACH. Un chantier de création interdisciplinaire », déploie autour de ce motif musical une réflexion mêlant musique, peinture, mathématiques et fiction.

Pour terminer cette présentation de la revue Archipel, nous avons posé quelques questions à Noé Maggetti, membre du comité depuis plusieurs années.

Pourquoi avoir choisi de faire partie du comité d’Archipel ?
J’ai rejoint le comité en première année de Bachelor, pour garder un lien avec l’écriture créative que je pratiquais beaucoup au gymnase, et que les exigences universitaires me semblaient mettre de côté. Je souhaitais me familiariser avec la lecture et l’édition de textes de fiction et poétiques écrits par d’autres personnes, dans le but de valoriser le travail et le talent d’autrui – principalement des jeunes auteur·rice·s.

Quelles sont les conditions pour en faire partie ?
N’importe qui peut demander à rejoindre le comité de la revue, mais traditionnellement, il est constitué d’étudiant·e·s, d’assistant·e·s et de doctorant·e·s en français moderne à l’UNIL. Actuellement, il est constitué de 6 membres bénévoles.

Quelles sont les tâches du comité, comment se répartissent-elles entre les membres ?
Chaque année, le comité a pour tâche de coordonner l’entier du processus de fabrication d’un numéro de la revue : choix d’un thème, recherche de textes, contact avec les auteur·rice·s, relectures, corrections, mise en page sur InDesign, contact avec l’imprimeur. Il se charge également de la vente des numéros, du service presse, et de la communication générale autour de la revue (en ligne, mais également via des événements, des vernissages).
Ces différentes tâches se répartissent différemment chaque année, selon les envies et les disponibilités de chaque membre. Le but est que chacun·e se charge en alternance de l’une de ces tâches, de manière à ce que tous·tes soient capables d’accomplir n’importe laquelle d’entre elles après avoir œuvré sur environ trois numéros.
De manière générale, nous privilégions un fonctionnement le plus horizontal possible, basé sur la discussion. Les seuls rôles fixes sont ceux directement lié à la structure associative (trésorerie, secrétariat, présidence).

Comment les thèmes, de chaque numéro sont-ils choisis ?
Les thèmes sont discutés au sein du comité en début d’année. Nous privilégions souvent des thématiques en lien avec l’actualité, mais pas toujours (cf. le numéro récent sur les dinosaures, qui se voulait « décalé »). Nous soumettons au vote plusieurs propositions, qui peuvent être amenées par n’importe quel membre du comité.

Qu’est-ce que cela implique que la revue soit soutenue par l’UNIL ?
La Section de français de l’UNIL finance l’entièreté du coût d’impression du numéro. Cela permet ainsi à la revue de produire un numéro par année sans avoir à se soucier d’une véritable rentabilité, avec une totale liberté au niveau du contenu.

Pourquoi publier une revue format papier plutôt qu’une revue en ligne ?
Nous sommes très attaché·e·s au livre en tant qu’objet. Si nous devions créer un jour une version en ligne, ce ne serait pas au détriment du format papier, mais de manière complémentaire à ce dernier. Par ailleurs, l’un des buts de l’association est d’offrir aux membres du comité une expérience professionnelle dans le domaine de l’édition papier. Il y a donc également un but pédagogique, de formation, dans le choix de ce format.

Savez-vous qui lit Archipel ?
Nos abonné·e·s de longue date sont principalement des professeur·e·s, des assistant·e·s et des (ex-) étudiant·e·s lié·e·s à la Faculté des lettres de l’UNIL. Depuis quelques années, nous avons toutefois souhaité diversifier le public touché, notamment en proposant des numéros en partenariat avec d’autres organismes ou associations (COSPOL, le Musée de l’art brut).
Nous avons également intensifié notre présence sur les réseaux sociaux, ce qui nous permet de toucher un public de plus en plus varié : le dernier numéro, « Photolittérature », s’est assez bien vendu à l’étranger, notamment en France.
Nous souhaitons continuer dans ce sens, pour diffuser le plus possible les talents littéraires suisses romands que nous publions.