Marina Skalova, Nadège Abadie, Silences d’exil, Éditions d'en bas, 2020.
Entretien avec Marina Skalova
De 2016 à 2019, l’écrivaine Marina Skalova et la photographe Nadège Abadie ont animé des ateliers d’écriture destinés à des exilé·e·s de différents pays, arrivés en Suisse, et qui se trouvent en foyer d’accueil, en attente d’une résolution de leur difficile parcours, en attente de cours de langue, en attente d’une réponse à leurs attentes. Avec des images granuleuses, colorées, aux cadrages resserrés, Nadège Abadie livre une vision fragmentaire et poétique de ces lieux de vie transitoires, tandis que ses portraits des migrant·e·s laissent émerger d’un fond noir profond des visages confiants, émouvants, d’une dense présence. Le texte de Marina Skalova, construit comme un journal de bord, permet d’entrer dans la complexité des trajectoires de l’exil, sa propre expérience entrant en résonnance avec celles des personnes rencontrées, ses réflexions et ses lectures croisant les faits auxquels elle est confrontée. Elle ajoute à son propos les récits morcelés, incomplets, qui lui ont été confiés ainsi que les listes à la musicalité lancinantes rédigées collectivement lors des sessions. Toutes ces strates transmettent, au-delà du silence, ce que représentent le déracinement, la perte, puis la confrontation aux réalités d’un pays d’accueil. Là-bas, ici, une parole juste, dans l’espoir de dépasser les difficultés et les résistances des langues qu’on parle ou qu’on ne parle pas.
Claudine Gaetzi : Le titre, Silences d’exil, laisse supposer qu’il y a dans l’exil davantage de non-dit, d’indicible, que de récits possibles. Le projet, d’emblée, a porté ce titre, ce qui signifie que vous étiez consciente dès le début, avant même d’animer ces ateliers d’écriture, que raconter l’exil serait problématique ? D’où vient ce constat préalable et l’idée de ce projet quelque peu paradoxal ?
Marina Skalova : En menant ces ateliers, tout comme écrivant ce texte, j’ai décidé d’exposer le lieu d’où je parle, et qui m’a semblé être la seule porte d’entrée légitime dans ce projet. L’exil étant au cœur de mon histoire familiale, mes parents et grands-parents ayant quitté l’URSS dans les années 90 alors que j’étais enfant, j’ai vécu certaines choses de près. Mon expérience personnelle de l’exil, je l’éprouve plus comme un faisceau de sensations, d’expériences corporelles d’arrachements, qui ont plutôt pour effet de couper la parole que de la délier. Je ne sais pas s’il s’agit intrinsèquement d’indicible, mais je crois que les personnes qui ont ces parcours ont tendance à intérioriser et à taire beaucoup. Donc oui, il y a énormément de récits qui ne franchiront jamais le seuil de leurs lèvres… Raconter, dans la langue d’arrivée, dans la culture d’arrivée, implique d’abord de s’adapter aux codes culturels et horizons de représentation de l’interlocuteur pour rendre son expérience dicible. Ainsi, la recherche de récits, de narrations n’était pas du tout centrale pour ce projet. J’avais d’avantage le désir d’interroger les différents rapports à la langue, aux langues des participants, avec leurs hétérogénéités et leurs lignes de fractures, entre langue écrite et langue orale notamment. Le projet est parti de la profonde conviction que la langue est l’un des fondements de notre identité. Elle participe au fait de pouvoir se dire, se définir, d’être soi. La perte de ce pilier est souvent vécue comme un effondrement de l’identité personnelle par les personnes exilées, une marque qui subsiste même chez celles et ceux qui parviennent à s’intégrer dans leur société d’arrivée. Ne pas pouvoir s’exprimer a quelque chose d’infantilisant, qui vous renvoie sans cesse à votre situation d’intrus, au fait de ne pas être comme il faut, de ne pas parler comme il faut…
J’avais donc le sentiment que la reconstruction de soi devait passer par une reconstruction du rapport à la langue. D’où le point de départ de ce livre, qui peut sembler paradoxal : proposer des ateliers d’écriture à des personnes qui ne maîtrisent pas parfaitement le français, créer un cadre où la langue n’est pas seulement un outil de communication mais aussi le lieu d’une richesse créative.
Est-ce qu’on pourrait imaginer l’écriture comme une sorte de parole silencieuse, qu’on opposerait à un discours oral, non-silencieux ? Par ailleurs, dans les ateliers, vous avez parfois mis par écrit des propos que les participant·e·s ne savaient pas, ou ne voulaient pas, rédiger. Vous êtes aussi traductrice, est-ce que cette manière de procéder a des points communs avec la traduction ?
Oui, cette approche de l’écriture comme parole silencieuse, cela me parle. C’est plus ou moins ainsi que je conçois le travail de la poésie. Le point commun avec le geste de la traduction est sans doute de faire passer, mais que fait-on passer ? Des textes qui surgissent sans intention, une parole hachée, parfois seulement des bribes…
Souvent il s’agissait de traduire les blancs, les hésitations, les bégaiements, toutes ces intermittences entre la parole et le silence.
Vous mentionnez la différence qu’il existe en allemand entre « die Stille, le silence, et das Schweigen, l’état de ce qui se tait ». Si, comme vous le relevez, ces nuances manquent en français, on peut aussi percevoir l’ambiguïté comme une richesse : votre titre devient à double-sens. Qu’en pensez-vous ?
Oui. Je pense que selon les langues, on devrait pouvoir déceler encore plus de nuances de ce type. Ce qui permettrait de démultiplier les pluriels du titre. C’est plutôt enthousiasmant. Il est aussi important de dire que la « Sprachlosigkeit » en allemand, difficile à traduire, quelque chose comme « Dépossession de la langue, état d’absence de la langue, état sans langue » était la sensation que j’avais intuitivement envie de circonscrire par ce projet, la sensation qui m’a guidée dans le désir de réaliser ce projet.
Est-ce qu’il y aurait dans l’exil un manque que rien ne saurait combler ? On peut y songer en lisant cette assertion : « Le mutisme s’installe quand la parole est en défaut, quand la parole fait défaut. / Alors le silence est l’expression du manque. »
Quand on est exilé.e, on vous renvoie très souvent au fait que votre langue est lacunaire, incomplète, manquante, imparfaite... Cette assertion est venue de là, avec une touche d’ironie. Pour répondre à votre question sur le manque, je me demande si l’exil n’est pas au contraire une expérience du trop-plein, de la saturation. On en sait trop, on connaît intimement des cultures parfois contradictoires, on doit faire coexister ces réalités au sein d’un seul corps… Par ailleurs, plus que de manque, les exils sont souvent des situations d’impossibilité. Souvent, on ne peut plus revenir dans son pays d’origine, que ce soit pour des raisons politiques ou autres. Et sans pour autant « arriver » vraiment dans son pays d’arrivée… Même pour les personnes qui obtiennent l’autorisation de rester, une minorité aujourd’hui, se sentir réellement membre de la société d’arrivée est une tout autre paire de manches. C’est surtout cet état d’entre-deux rives qui me semble caractériser les situations d’exil. Et comme je disais, c’est souvent difficile à communiquer, faute de trouver des interlocuteurs pouvant saisir ces niveaux de simultanéité. Ensuite, si le titre est au pluriel, c’est justement parce qu’il est impossible d’embrasser la multiplicité des exils par un discours sur l’exil. Ce que je vous dis là découle surtout de mon expérience personnelle.
Pourquoi associer l’écriture et la photographie ? Lors la première présentation des ateliers, vous décrivez Nadège Abadie mimant une prise de vue et « expliqu[ant] que nous allons faire des photos ensemble ». Comment s’est passée la collaboration ?
Nadège Abadie et moi avions envie de travailler ensemble. Nous nous sommes rencontrées pendant nos études de philosophie à Paris et nous sommes revues quelques années plus tard. J’ai particulièrement été touchée par la poésie de ses images, très ancrées dans le réel humain et social. Pendant les ateliers, nous avons été frappées par les différences de temporalités propres à nos disciplines : l’instantanéité de la photographie, le temps de l’écriture. Mais cela a aussi été une force : la complémentarité des deux disciplines permettait de proposer deux espace-temps très différents aux participants. Au moment de sélectionner les images pour le livre, nous avons choisi d’écarter les photos les plus documentaires au profit de photos plus suggestives prises dans un centre d’accueil. Portes, lits, matelas, tous ces lieux sur lesquels s’inscrivent des traces de passages… Certaines d’entre elles ont été travaillées par Nadège jusqu’à acquérir une texture picturale.
Vous citez Wittgenstein, « les limites de notre langue sont les limites de notre monde ». La photographie comme un moyen de dépasser les limites de la langue, une tentative d’agrandir le monde ?
Peut-être. Ou simplement une langue de plus, un regard de plus. Une fenêtre de plus.
On ressent parfois un doute sur la légitimité de votre projet. Vous avez vécu l’expérience de l’exil, dans des conditions différentes, que vous prenez comme point de référence, ou de comparaison. Vous vous remémorez le centre d’hébergement en Allemagne, où vous avez passé quelque temps avec vos parents et vous écrivez : « Qu’est-ce que mes parents auraient dit, si on était venu leur proposer des ateliers d’écriture ? Qu’il leur fallait un logement, du travail, une école pour les enfants et le droit de vivre en paix, ce qui signifie, entre autres, le droit de choisir ses propres activités. » L’exil, c’est aussi l’expérience de la perte de la liberté ?
Assurément. Perte de liberté, infantilisation, assignation. Vous ne savez pas, ne comprenez pas. On peut donc décider à votre place.
Vous écrivez : « La langue, cette chose que l’on sait, à laquelle on peut se raccrocher, aussi solidement plantée dans une terre que les racines d’un arbre ; on peut abattre le tronc, la langue maternelle reste. » Cependant, on perçoit que vous avez une relation problématique aux langues que vous connaissez, vous vous demandez si vraiment vous savez parler ces langues, « comme si parler une langue n’était pas toujours une expérience grumelée – les mots, des monceaux farineux – sur laquelle on accroche et dérape. » Être entre plusieurs langues, est-ce que ce vécu, que vous partagez avec les participant·e·s à vos ateliers, vous a aidée ?
Oui, c’était même le point de départ. Il était aussi essentiel pour moi de transmettre aux participants qu’écrire dans une langue étrangère peut être une richesse, que cela peut offrir une distance permettant de dire sans détours. Cela dit, je crois aussi que quiconque décide d’écrire, donc d’entreprendre un face-à-face avec la langue, se découvre en situation de non-maîtrise. Quand la langue devient un matériau, on fait l’expérience de quelque chose qui résiste ou dérape, c’est l’expérience grumelée dont je parle… Cela arrive aussi aux personnes qui parlent et écrivent dans une seule langue, même si c’est plus manifeste quand on vit entre plusieurs langues.
Vous prenez le parti de conserver les fautes de syntaxe dans les propos et les textes qui émergent de l’atelier. Je dirais que c’est une façon de faire ressentir un entre-deux langues, avec ce français comme troué, à la fois déficient et chargé de plus de sens que n’en auraient des phrases en français correct, le percevez-vous ainsi ?
Oui, je suis tout-à-fait d’accord. Par exemple, à un moment du texte, lorsque au lieu de « Je me souviens », Nadir dit : « Je me reviens » sa phrase déclenche des questions : « Est-ce que quand je me souviens, je reviens à moi-même ? Ou est-ce que quand on est parti, on s’est perdu et on ne sait plus comment revenir ? ».
Ou encore, cette inversion du sujet et du complément d’une phrase dans un texte collectif, faisant rejaillir toute l’acuité du manque : « Je manque ma fenêtre d’avant, avant, c’était mon confident. »
En exergue, vous citez Philippe Rahmy, « il ne s’agit pas de raconter mais d’occuper une position au moyen du langage […] ». Donner la parole, c’est donner une place, c’est ce que vous faites, avec honnêteté et sincérité, sans craindre d’exprimer vos doutes et vos souffrances. Ce qui est frappant, dans le livre, c’est l’entretissage des photographies, qui représentent des lieux, des objets, des portraits, avec différents types de discours : il y a votre récit du déroulement du projet, vos interactions et vos rencontres avec les responsables des centres d’accueil et avec les migrant·e·s, vos souvenirs et vos réflexions sur votre rapport aux déplacements et aux langues, des citations, des discussions avec les migrant·e·s et leurs textes. Les voix et les langues se mêlent, parfois identifiables, parfois anonymes, notamment dans les textes collectifs. Il fallait toutes ces strates pour rendre la complexité des silences d’exils ?
Oui, c’est vraiment un tissage. La polyphonie était quelque chose essentiel. Il y a à la fois une forme de polyphonie interne à la narration (les différentes voix), les textes des participants, les photos des participants, les photos de Nadège, la tentative de restituer la multiplicité de voix, langues, parcours, histoires des personnes rencontrées… À défaut de pouvoir faire résonner toutes leurs langues dans le livre.