« L’étoile filante, l’oiseau sauvage, l’oubli » : Mathilde Vischer évoque son livre et les poèmes écrits pendant le semi-confinement
Entretien mené dans le cadre du «Livre du bord» du festival en ligne des Journées Littéraires de Soleure
Ruth Gantert: En 2014, vous avez publié Lisières (Dijon, p.i.sage intérieur), qui présentait déjà des courts poèmes en prose, des petits blocs qui forment des rectangles denses et compacts. En 2019, paraît Comme une étoile tombe dans la nuit (Orbe, Samizdat). Cependant, la construction des deux livres est différente. Comment êtes-vous passée de l’un à l’autre, voyez-vous ce passage comme une évolution ou comme une rupture ?
Mathilde Vischer: Il n’y a pas eu de rupture ; par le maintien, dans la forme, de ces blocs de prose-poème, le passage d’un livre à l’autre s’est fait dans une certaine continuité. La grande différence entre les deux livres réside dans le fait que Comme une étoile tombe dans la nuit se présente comme une double narration, il y donc une dimension narrative qui vient structurer le livre. À l’origine du projet, il y avait l’histoire du garçon, Jeiran, qui est inspirée de la vie de quelqu’un ; le personnage féminin s’est construit peu à peu à partir de la scène finale, où les deux personnages se rencontrent. Lisières se présentait comme une suite de poèmes en prose structurés en trois parties ; même si les parties deux et trois pouvaient esquisser une suite, la narration était seulement suggérée et très ouverte, et chaque poème pouvait se lire de façon indépendante. Il y a de grandes similitudes dans le travail sur l’unité du poème : je cherche à ce que chaque poème soit tenu par une note continue, à obtenir quelque chose de fluide d’un point de vue tonal, même si la syntaxe peut parfois être discontinue. Dans les deux livres, j’ai aussi beaucoup travaillé le contraste entre violence et douceur, force et fragilité. Par ailleurs, ce livre explore des thématiques déjà présentes dans les textes précédents : le rapport d’étrangeté au monde, la vie intérieure, l’enfance, le rapport au corps, la puissance évocatrice des lieux, les bouleversements de la maternité, la filiation, la mort. Comme dans Lisières, les textes à la troisième personne ressemblent à de petites scènes qui se succèdent les unes aux autres, décrites avec une certaine distance. Les textes à la première personne explorent quant à eux l’intimité. Ce qui est nouveau peut-être, c’est la dimension réflexive et indirectement politique qui transparaît dans une série de poèmes de Myriam. J’ignore si cette forme de poèmes en prose va continuer à s’imposer ; en réalité, je suis très attirée par la narration, une foule d’idées de personnages ou d’histoires m’habite, mais je ne suis jamais parvenue à écrire une nouvelle et encore moins un roman.
Vous précisez à la fin du livre que le titre « Comme une étoile tombe dans la nuit » est emprunté à l’introduction de Bernard Noël à La Chute des temps. Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
Outre le fait que Myriam est astrophysicienne, qu’elle s’occupe concrètement des étoiles, et que le réseau métaphorique stellaire est aussi très présent dans l’histoire de Jeiran, l’extrait de la phrase reprise à Bernard Noël pour le titre est présente dans l’un des derniers poèmes, qui évoque le moment clé où les deux histoires s’entrecroisent, l’accouchement de Myriam. Tout le poème tourne autour d’éléments de cette introduction, qui est très riche : l’étoile filante, l’oiseau sauvage, l’oubli. Le passage de l’introduction de Bernard Noël est : « Comme une étoile tombe dans la nuit d’août. Et tombe avec elle une éternité passagère ». Ce moment clé de l’accouchement est tellement intense par ce qui se noue avec l’homme sage-femme qu’il est vécu par Myriam comme l’entrée dans quelque chose de totalement autre, d’un ordre différent, qu’elle perçoit comme la fulgurance d’une éternité passagère. L’étoile filante, c’est bien entendu également la lumière possible seulement grâce à l’obscurité, et la violence et la beauté de la dualité vie-mort qui se joue précisément et de façon très intense à cet instant. J’y reviendrai en répondant à votre quatrième question. Si les deux personnages ont tendance à avoir la tête dans les étoiles, Myriam fait l’expérience, de façon foudroyante, d’un ancrage à travers sa grossesse, et Jeiran se relève de son deuil et des douleurs de la guerre tout d’abord grâce à quelque chose qui passe aussi par le corps : la danse.
Comme une étoile tombe dans la nuit alterne une voix de femme en je (Myriam) et l’histoire d’un garçon, qui devient au fil de l’histoire un adulte, racontée à la troisième personne (Jeiran). Tout semble les opposer : leur sexe, leur origine, leur caractère, leurs expériences. Et pourtant, il y a des échos d’une vie à l’autre – pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui oppose et ce qui rapproche ces deux êtres ?
Oui, il y a des échos d’une histoire à l’autre, par exemple le parallèle entre la destruction concrète de la ville dans l’histoire de Jeiran et la destruction du sens et du langage dans la société où vit Myriam, et des échos d’une vie à l’autre, comme ces résonances mystérieuses avec des êtres parfois lointains qui font soudain irruption dans nos existences. Les échos sont là parfois sous forme d’interversions ou de transferts : Myriam a peur de mourir en donnant la vie, mais c’est l’autre personnage féminin, la mère de Jeiran, Manaar, qui meurt lors de son accouchement. Il y a aussi comme un transfert de facultés a priori féminines sur le personnage masculin. Myriam ne sait pas si elle saura s’occuper de son enfant, l’aimer, elle doute de ses facultés maternelles ; Jeiran connaît les bébés depuis qu’il est jeune enfant, quand son petit frère naît, il sait s’occuper de lui, il tisse un lien très fort avec ce petit être. La relation de tendresse entre Jeiran et son petit frère, et entre un homme et les bébés, m’a beaucoup intéressée. Le bébé est généralement associé d’abord à la mère et sa relation avec le père (ou un autre homme) ou un frère est peu souvent abordée. J’ajouterai qu’être devenu homme sage-femme est pour Jeiran non seulement le prolongement de ce qu’il a vécu enfant avec sa mère, avec qui il avait une très belle relation, et une façon de la garder vivante, mais aussi symboliquement comme un acte de réparation : il n’était pas présent lors de la naissance de son frère et n’a pas pu tenter de sauver sa mère. Jeiran permet à Myriam de donner la vie sans mourir et, par la force qui l’habite, il lui transmet une confiance en sa capacité à donner la vie et à faire face à ce qui l’attend. Il y a parfois des liens imprévus qui surgissent de l’extérieur, comme des coïncidences troublantes. À la fin de la rédaction du livre, je suis tombée sur deux articles de journaux qui entremêlaient en quelque sorte les deux histoires. Le premier est un article présentant une jeune syrienne de 13 ans qui raconte sa vie dans un journal intime de guerre (publié en traduction française chez Fayard) ; elle s’appelle Myriam et rêve de devenir astrophysicienne ... Le second, qui m’a été signalé par mon éditrice, est un entretien avec l’astrophysicienne Sylvia Ekström, dont le premier métier était sage-femme. Elle y explique qu’il y a un lien entre les deux métiers : la quête des origines. Elle dit : « Comme sage-femme, celle de l’origine de la vie, de la manière dont un nouveau-né arrive sur terre. En tant qu’astrophysicienne, celle de l’origine du monde, de la façon dont les éléments qui nous composent sont arrivés jusque dans nos os, dans nos chairs, nous qui sommes poussière d’étoile. »
La mort et la vie ont une présence constante dans ce livre : la fin et le début de l’existence sont évoquées par des images puissantes. Une fois, il est question de la crainte éprouvée devant des « morceaux de vie façonnées à notre insu, enfant de pierre ou de papier, au visage sans contours » (p. 100). La difficulté de donner naissance à un être inconnu est-elle aussi à entendre pour le processus de la création poétique ?
En effet, la vie et la mort sont constamment en présence. Dans l’histoire de Jeiran, qui grandit dans un pays en guerre et qui vivra des pertes douloureuses, les scènes plus légères sont importantes. Lorsque j’ai fait lire des extraits du livre à celui dont la vie a inspiré cette histoire, il m’a rappelé à quel point les enfants, dans un contexte de guerre qui dure plusieurs années, continuent aussi à mener une vie comme celle de tous les autres enfants, faite de jeux et de rires. Dans l’histoire de Myriam, à la fin du livre, l’opposition entre deux types de douleurs s’impose à elle : elle perçoit que cet homme a vécu une douleur indicible, qui est d’un ordre tout à fait autre que celle qu’elle est en train de vivre. Il y a en quelque sorte opposition entre la naissance et la création, dont la douleur débouche sur quelque chose de l’ordre de la vie, et la douleur de la perte et du déchirement, dont la puissance demande une reconstruction lente. Entrevoir cela lui permet de dépasser sa douleur concrète, physique et transitoire, et surtout le choc de la prise de conscience de sa propre finitude. Myriam a eu une enfance trouble dont on ignore la teneur ; elle s’est construite en force en se donnant totalement à son métier d’astrophysicienne. Cette présence dans son ventre l’ouvre à la vulnérabilité. Ce qui se joue pour elle en se préparant à donner la vie est en effet cette prise de conscience et la corrélation de cette dualité qui peut cependant paraître de la plus haute évidence : il n’y a pas de vie sans la mort, la vie n’est possible que grâce à la mort. Le titre du livre dit aussi cela : l’étoile filante, la beauté de la vie, n’est visible que grâce à l’obscurité. L’homme sage-femme porte Myriam par la puissance de son regard et de sa confiance en la vie malgré ce qu’il a vécu ; chaque naissance est pour lui le prolongement des gestes de sa mère, le miracle de la vie qui s’affirme après ces années de guerre et de pertes. Dans le passage que vous citez, il est en effet question des craintes de la future mère, la peur de ne pas savoir aimer son enfant, de ne pas le « reconnaître », de le sentir étranger ou de se sentir étrangère à lui, comme cela arrive parfois. Cela peut en effet faire écho au processus de la création poétique, mais en même temps, cela me paraît très différent : une mère ne sait pas ce qui l’attend à la naissance d’un enfant, elle se retrouve face à une double altérité qui peut être très éprouvante, celle de l’enfant qui s’est construit en elle, à son insu, et celle de sa nouvelle identité de mère. Dans l’écriture, mes craintes sont plutôt liées à ce qui ne parviendrait pas à émerger, à ce qui ne trouverait pas de forme pour être dit, ce qui n’adviendrait pas ; et à ce que le processus d’écriture peut provoquer lorsqu’on va chercher dans des zones obscures. « La littérature nous rapporte à ce que nous fuyons et nous en sauve également. Cette dualité est absolue » dit Asli Erdogan dans un entretien en 2018. Creuser dans ses propres nuits peut être douloureux, mais c’est en quelque sorte aussi une condition de l’écriture. Écrire a à voir avec la mort, on ne peut écrire sans avoir à l’esprit, même en arrière-plan, notre condition de mortels. Dans l’introduction à La Chute des temps, Bernard Noël écrit aussi : « Devancer la mort : à quoi servirait d’écrire, si l’on n’y trouvait pas cette longueur d’avance ? »
En exergue de votre livre, vous placez une citation de l’écrivain et homme de théâtre Wajdi Mouawad, de la poète Sereine Berlottier et du cantautore Fabrizio de André. Des mots ou images d’autres auteurs ou artistes visuels peuvent se rencontrer parfois au fil des poèmes. Comment et pourquoi envisagez-vous ce dialogue intertextuel ?
Parfois, il y a un écho direct avec des éléments du livre, comme pour la citation de Wajdi Mouawad (« En toi le silence, Sarwane, en toi le silence des étoiles et celui de ta mère »), que l’on peut lire de différentes manières (le silence des étoiles peut être le silence de ce qui a construit Myriam au moment de son bouleversement intérieur, elle doit désormais chercher des ressources ailleurs que dans son travail, ou au contraire un silence réconfortant, les étoiles étant perçues comme une présence permanente et consolatrice ; et le silence de la mère est limpide en ce qui concerne Jeiran et Taman). Le plus souvent, il s’agit de textes, de chansons, d’œuvres plastiques ou cinématographiques qui étaient présents dans mon horizon pendant la préparation et la rédaction de ce livre, et qui ont pu l’imprégner plus ou moins fortement. Ce dialogue fait partie intégrante de toute écriture, qui se construit à partir d’un champ de résonances qui s’enrichit et se modifie au fil des expériences. Je disais qu’écrire a à voir avec la mort, mais aussi avec la solitude, là aussi dans une dualité nécessaire : l’écriture est autant expérience de la singularité qu’expérience du vécu commun ; et peut-être avant tout expérience de la condition de solitude de l’homme qui lui révèle sa nécessaire présence à l’autre.
Que vous inspire la situation que nous vivons actuellement ? Peut-on écrire au cœur d’événements de cette ampleur, si largement médiatisés ? Qu’en est-il des poèmes inédits que vous avez écrits pour les Journées littéraires de Soleure ?
Ce qui me paraît intéressant dans ce qui se passe, c’est que le (semi)confinement forcé nous a tous conduits, certes de façon totalement dissemblable et en exacerbant les inégalités, à nous « décentrer », à nous « déplacer » hors de nos repères et de nos modes de fonctionnements habituels. Ce « déplacement intérieur » hors de nos marques pourrait être une chance unique de repenser en profondeur nos habitudes et nos conditionnements. Non seulement les décisions et actes qui, dans toute leur complexité, ont mené et mènent à la folie par laquelle nous menaçons la planète depuis des décennies, mais aussi tous ceux qui ont construit une société où les inégalités se creusent toujours davantage. Tout le monde sait bien que le Covid-19 n’est qu’un symptôme d’une maladie bien plus ancienne, tentaculaire et tenace, celle du néolibéralisme et de la mondialisation. Les États ont prouvé qu’ils étaient capables d’agir et de retourner la machine économique, mais ils l’ont fait sans saisir la possibilité d’un changement radical que cela représente. Si cette chance n’est pas saisie sur un plan politique et sociétal, si un changement de paradigme n’a pas lieu maintenant, si le tournant est manqué, nous allons vers un suicide collectif. Et le pire semble malheureusement bien en train d’arriver : le monde d’avant la pandémie est réhabilité, et sur ce monde-là se greffent toutes les conséquences négatives dues à la précarisation de tant de personnes que la pandémie a induite (en Suisse, le tiède accueil de l’Appel du 4 mai par le Parlement et les millions donnés par exemple aux compagnies aériennes en témoignent). Jean-Luc Nancy nous exhortait à nous demander, dans la période que nous abordons maintenant (sur France Inter, le 11 mai) : « Avec quoi donnons-nous du sens à nos vies ? ». Écrire sur un tel bouleversement est extrêmement difficile et je pense qu’il faut du temps et de la distance avant de s’y risquer, pour ne pas tomber dans le piège de l’immédiateté. Cette nécessaire distance donnée par le temps n’exclut cependant pas la réflexion et le travail d’écriture durant cette période, bien au contraire, parce qu’« en fin de compte, celui qui tient la plume en main doit sans cesse lutter avec cette question : quelle est la dose de réalité que je peux supporter ? » (Asli Erdogan, entretien pour Le Matricule des Anges, 2017). Les poèmes en vers courts que j’ai écrits pour les Journées littéraires de Soleure sont nés pendant le semi-confinement, même si les préoccupations ou les motifs qui en sont à l’origine sont plus anciens. Si pour l’un d’eux l’arrière-plan de cette période vertigineuse que nous vivons est présent, c’est de façon très suggérée et la lecture du poème reste il me semble tout à fait ouverte.