La parole d’autrui comme impulsion pour écrire

«Ville bavarde» de Guillaume Rihs, «Au village» du collectif Caractères mobiles et «Vivants» de Francine Wohnlich

Fokus vom 20.11.2019 von Claudine Gaetzi

Aussi singuliers que soient Ville bavarde de Guillaume Rihs (d’autre part, 2019), Au village du collectif Caractères mobiles (d’autre part, 2019) et Vivants de Francine Wohnlich (art&fiction, 2019), ces trois livres récemment publiés ont en commun une écriture fondée sur un rapport à la parole d’autrui. Les modalités de cette relation varient: Guillaume Rihs transcrit des discussions saisies au vol dans des lieux publics; le collectif Caractères mobiles, composé de Catherine Favre, Benjamin Pécoud et Mathias Howald, lors d’une résidence dans un village vaudois, a distribué des bulletins de commande dans les boîtes aux lettres et rédigés de brefs textes en fonction des demandes reçues; Francine Wohnlich a fait appel à son cercle de connaissances afin d’entrer en contact avec des personnes qu’elle ne connaissait pas et avec lesquelles elle s’est entrenue, ce dont elle rend compte dans vingt-cinq portraits écrits accompagnés de vingt-quatre portraits dessinés.

Les deux titres parus aux éditions d’autre part font partie de la nouvelle «collection porte-voix», et ils portent en exergue une citation de Philippe Rahmy:

S’effacer derrière l’impulsion d’écrire, initiée par autrui. Se mettre à disposition du seul langage, qui raconte et qui chante nos vies singulières et morcelées, et qui, par la grâce de la littérature, compare nos destinées, les rapproche et permet d’entrevoir notre histoire commune.

Au village est préfacé par Philippe Rahmy, qui réfléchit aux enjeux de la démarche du collectif: il s’agit de traduire la richesse de la vie, «répétitive mais capable de fulgurances», d’établir «la cartographie sensible de notre société au moyen du langage qui la constitue», mais aussi de se mettre «à la disposition d’autrui tout en préservant sa liberté d’interprétation et d’expression». Ces observations pertinentes valent également pour Ville bavarde et Vivants. On ne peut pas rendre compte de tout ce qu’on perçoit, on fait des choix, on découpe des fragments dans la matière du réel, on les met en forme, en fonction sa propre subjectivité.

Ville bavarde est constituée des «riens» de tous les jours, de petits sketches, d’ébauches d’histoires. Guillaume Rihs se réfère à Fahrenheit de Ray Bradbury, roman dystopique où les livres sont interdits, dans lequel un personnage s’étonne que «les gens ne parlent de rien», ainsi qu’à Svletana Alexievitch, qui, lorsqu’elle marche dans la rue et surprend des conversations, se dit: «combien de romans qui dispararaissent sans laisser de traces!». Étonnament, Rihs ne mentionne pas Annie Ernaux, qui, pour son Journal du dehors (1993), avait transcrit des paroles entendues dans le métro, les rues et les supermarchés de la banlieue parisienne où elle habite, une pratique qu’elle analyse (dans la préface rédigée en 1996 pour l’édition de poche) comme la «tentative d’atteindre la réalité d’une époque»; elle s’interroge aussi sur ce que finalement son journal révèle d’elle-même et de ses obsessions. Rihs consigne ses observations «en évitant tout contact visuel». Il admet procéder à des retouches pour combler les bribes qui lui ont échappé, ou pour rendre une scène plus compréhensible. Il se demande ce que dit son texte de la ville, de ses habitants, et aussi de lui-même, «car tel chineur ramassera ce que tel autre dédaigne, chacun ses inclinations, ses marottes», mais il ne se questionne pas sur son protocole expérimental, ni ne décrit ce qu’il ressent. Le dernier dialogue met en scène un étudiant en Lettres qui déclare avoir «découvert avec Wittgenstein que l’écrit est toujours dérisoire» et qui espère désormais trouver du sens dans «les arts visuels». Peut-être nous manque-t-il une distance temporelle et géographique pour appréhender ce que ces dialogues vifs et parfois improbables, souvent surperficiels, disent de nous et de notre époque? Mais Ville bavarde ne s’inscrit pas une quête de sens, son but est plutôt d’offrir un reflet de la divertissante comédie qui se joue chaque jour sous nos yeux, souvent sans que nous y soyons attentifs.

Dans Au village, les demandes que les habitant·e·s, ou les hôtes de passage, ont formulées, par écrit ou par oral, sont résumées en quelques lignes, définissant une thématique, et, souvent, précisant les circonstances du motif ou du but de la requête. Le protocole repose sur des interactions, les textes sont écrits sur commande puis délivrés à leurs destinataires. On a le sentiment que parfois les gens ont été curieux de tester les capacités des écrivains, en leur donnant comme sujet «Une histoire du village, il y a 200 ou 300 ans», «Arbre – arbres – arc-en-ciel», ou «Le courage». De nombreuses demandes sont en elles-même des poèmes. On ne sait pas comment les trois écrivains se sont répartis le travail; les textes, tous réussis, sont extrêmement divers, on ne distingue pas qui a rédigé lequel, seule une table en fin de volume permet de le découvrir. Ludiques, graves, émouvants, anecdotiques, intimes et délicats, ces textes dessinent, pour reprendre la formule d’Annie Ernaux, «la réalité d’une époque», mais surtout ils présentent une intéressante cartographie des situations où l’on estime qu’une lettre, ou un discours, ont un rôle essentiel à jouer, parce qu’ils permettent d’exprimer des sentiments profonds, souvent indicibles dans la vie quotidienne.

Après le décès brutal de son père, Francine Wohnlich a éprouvé le besoin de prendre l’air, le désir d’«être emportée par le souffle des autres». Rencontrer des inconnus, avoir avec eux des échanges ouverts à ce qui surgirait, et toujours leur poser la même question, avant de les quitter: «Quand est-ce que tu te sens le plus vivant?» Elle retranscrit ces entrevues sous forme de récits, dans lesquels elle décrit les décors et les personnes, rend compte de la conversation qui se déroule, tout en faisant part de ce qu’elle ressent sur le moment et des souvenirs personnels qui lui reviennent; les paroles d’autrui sont en italique, mais pas toujours, et rapportées tantôt en discours direct, tantôt en discours indirect; ainsi les voix d’autrui se mêlent à celle de l’autrice, sur un mode subjectif, réfléchi et assumé. Lorsque Peggy «explique qu’elle dessine ce qui la tracasse pour que ça sorte», Francine Wohnlich pense qu’elle écrit non pas pour se défaire de ce qui la préoccupe, mais «pour y mettre du sens, pour en savoir plus». Elle précise: «Il me semble presque que je pourrais dessiner le mouvement inverse: j’écris pour que ça devienne mien, pour lutter contre la dépossession.» Ce n’est pas pour autant qu’elle s’approprie les histoires de vie, perturbantes, intrigantes, bouleversantes, qui lui sont confiées: avec sensibilité, elle leur donne une âme, et comme elle décrit aussi quels échos intimes ces récits réveillent en elle, cela a pour effet qu’on sent vivant en lisant Vivants.

Ville bavarde, Au village et Vivants constituent la trace de trois expériences où les écrivains ont choisi délibérément d’incrire leur travail dans l’observation du réel, dans l’interaction avec autrui, tout en s’impliquant, chacun à leur manière. S’agit-il de romans? Oui, pourrait-on dire à la suite du théoricien russe Mikhaïl Bakhtine (1895-1975), qui dans «Du discours romanesque» affirmait que «le postulat de la véritable prose romanesque, c’est la stratification interne du langage, la diversité des langages sociaux et la divergence des voix individuelles qui y résonnent».