La Fête des Vignerons vue par Blaise Hofmann

Fokus vom 29.07.2019 von Lucie Tardin

La Fête des Vignerons est un événement incontournable que l’on n’oserait raisonnablement ni ignorer, ni louer sans réserve. L’écrivain et journaliste vaudois Blaise Hofmann, co-librettiste de la fête, a publié trois ouvrages pour l’occasion. En avril, le livret du spectacle, conjointement écrit par le poète et musicien Stéphane Blok, Fête des Vignerons 2019 : Les Poèmes (coédition de Bernard Campiche et Zoé). Puis, au mois de mai, La Fête (Zoé), un making-off de la Fête qui relate les (més)aventures du librettiste au cours de la création du spectacle, ainsi que Jour de Fête (Éditions La Joie de Lire), un récit illustré destiné au jeune public.

La Fête

Si on m’avait dit alors que je rédigerais un jour les paroles des chants de la Fête des Vignerons, ce grand rassemblement poussiéreux et passéiste, cette résurgence d’un passé nationaliste, phallocrate et réactionnaire, cette vaudoiserie, cette ivrognerie, j’aurais ri.

Le livre La Fête commence donc ainsi, sur des paroles presque blasphématoires – mais, avouons-le, plutôt rassurantes. Si l’auteur semble ressentir le besoin de justifier une telle entreprise, c’est bien que la Fête des Vignerons est pétrie de contradictions: la modestie du travail de la vigne ne semble pas compatible avec la démesure de ce spectacle colossal. À la fois fête folklorique ravivant les traditions et création contemporaine qui se doit d’être le reflet de son époque, l’événement semble toutefois avoir fait quelques progrès par rapport à la dernière édition de 1999. La Confrérie a tout juste ouvert ses portes aux femmes – en 2008 seulement –, et démontre un intérêt nouveau pour une viticulture plus respectueuse de l’environnement. Il ne s’agit plus de célébrer l’ivresse du vin, mais bien le travail du vigneron.

Les deux auteurs-poètes, Hofmann et Blok, s’entendent très vite sur la direction qu’ils souhaitent donner à leur travail, si bien sur le fond («éloge de la lenteur, des sens du vivre ensemble, de la décroissance, du retour à la nature, du “repaysement”») que sur la forme («cohabitation de styles traditionnels et contemporains, passages narratifs en prose, collages, pastiches, citations…»). Ils ne partagent pourtant pas la même approche de l’écriture: «lui contemplatif, moi pragmatique, lui intuitif, moi objectif, lui poète, moi écrivain, lui jazzman, moi historien, lui chansonnier, moi journaliste». À l’instar des deux compositeurs, Jérôme Berney et Valentin Villard, qui forment eux aussi un couple antinomique et complémentaire. De leur collaboration naît une solide amitié.

Blaise Hofmann craignait que la moyenâgeuse Confrérie des Vignerons ne fasse obstacle à certains textes. Mis à part le mot «herbicide» au lieu de «pesticide», elle entravera relativement peu le travail d’écriture. En revanche, le metteur en scène Daniele Finzi Pasca n’hésitera pas à leur mettre des bâtons dans les roues. Dès les premières rencontres, des rapports asymétriques se créent entre les membres de l’équipe artistique. D’un côté «la Bande des quatre», dont font partie les deux librettistes et les deux compositeurs romands. De l’autre, Finzi Pasca et sa troupe. Habitué aux spectacles monumentaux (cérémonies de clôtures des Jeux olympiques de Turin en 2006 et de Sotchi en 2014, spectacles pour le Cirque du Soleil, le Cirque Eloize…), ce dernier rêve d’une fête «surréaliste» et toute de symbole, à deux mille lieues des intentions du duo romand qu’il juge trop «anecdotique».

Seul devant mon écran d’ordinateur, je me trouve bien démuni, avec mes pauvres mots qui ont déjà traîné partout. Comment transcrire le spectacle dramatique et quotidien du soleil qui se couche derrière les Alpes savoyardes? Il suffirait pourtant au spectateur de quitter l’arène, de s’asseoir au bord du lac, au jour finissant, et d’ouvrir les yeux.

Son journal de bord de la Fête des Vignerons nous permet de découvrir les dessous, pas toujours glorieux, de la gestation de ce spectacle démesuré. Soucieux du détail et d’une certaine rigueur historique, l’auteur enquête à fond sur l’univers de la vigne, la culture et l’histoire du Lavaux, en partant à la rencontre d’une foule d’actrices et d’acteurs des métiers de la vigne. Pour essayer de comprendre les implications culturelles et sociales de ce phénomène sans pareil, Hofmann en retrace l’histoire. Son rôle de librettiste lui permettant «de dépasser le stade de la pure émotion», il interroge les traditions pour étouffer les idées reçues et les fausses croyances. L’auteur partage aussi une partie du processus créatif qui mène à l’écriture des chants, sans taire ses idées et ses doutes, dans un récit intime, honnête et intelligemment critique. Le choix d’une trame qui respecte la chronologie des événements permet le maintien d’une certaine cohérence narrative. Or, le récit, fort de détails et d’anecdotes souvent intéressantes, parfois un peu fastidieuses, et qui s’étale sur plus de deux cent cinquante pages, souffre de quelques répétitions, et finit par tirer un peu en longueur.

Jour de Fête

On le répète assez souvent: la Fête des Vignerons réunit toutes les générations. Il était donc tout naturel de ne pas laisser le jeune public en reste. Dans La Fête, on apprend que les deux librettistes deviennent pères à peu près au même moment, près de trois ans avant les célébrations. Blaise Hofmann dédie donc Jour de Fête à ses deux filles, Ève et Alice, ainsi qu’à Meret, la fille de Stéphane Blok.

Nos filles se promèneront souvent entre les lignes du livret de la Fête. Il y aura de leurs rires et de leurs pleurs un peu partout entre les pages. [La Fête]

Si le magnifique ouvrage Jour de Fête est destiné au jeune public, il ne laissera toutefois pas indifférents les plus grands. Inspiré du chant du Petit Chevrier écrit par Pierre Girard pour la Fête de 1927, l’auteur nous fait découvrir la fête à travers le regard de la petite Jeanne, onze ans, figurante Papillon. C’est sa première Fête des Vignerons. En échangeant avec son entourage, elle découvre les secrets de la Fête et en mesure toute la magie. Les très belles illustrations de la fribourgeoise Fanny Dreyer font écho à la poésie du texte de Hofmann. Des cortèges de personnages costumés se promènent au fil des pages et nous invitent à la fête. Les aplats de couleurs saturées de contrastes rendent merveilleusement bien les coteaux inondés de lumière du Lavaux et l’étendue d’eau réfléchissante qu’ils surplombent, bien loin de la frugalité des aquarelles délavées de Pierre Schopfer pour le recueil poétique Vignes pour un miroir de Corinna Bille (1985) qui est cité en exergue.

Fête des Vignerons 2019 : Les Poèmes

Malgré la foule considérable d’acteurs-figurants, danseurs acrobates et choristes, le spectacle repose sur un nombre assez restreint de protagonistes. Trois docteurs, dont il est difficile de cerner les raisons d'existence, ouvrent, concluent et commentent ponctuellement le spectacle, tandis qu’un duo, un peu banal, formé par un grand-père (interprété par Michel Voïta) et sa petite-fille, portent à eux deux les thèmes de la mémoire et de la transmission. Or, l’ouvrage ne fait ni mention de ces personnages, ni des parties dialoguées en prose, dont la fonction est pourtant celle de moteur de l’action entre les tableaux; ces textes n’ont d’ailleurs pas été écrits par les deux auteurs mandatés, mais par le metteur en scène lui-même, qui, rappelons-le, n’est pas de langue maternelle francophone, et malheureusement, ces dialogues pâtissent de quelques maladresses linguistiques.

L’oreille musicale de Blok lui permet de donner relief, sonorité et rythme à ses textes, qui frappent déjà à la lecture. Quant à Blaise Hofmann, inspiré par Ramuz, ou encore par le Chantevin de Renée Molliex, il a su choisir les mots justes pour raconter le travail de la vigne, non sans quelques clins d’œil malicieux à ses contemporains. Tous les deux ont fait le choix d’une langue simple qui se déforme assez peu dans les bouches des quelques neuf cents choristes.

Le ciel, le jour, le soir, la nuit.
Le ciel, la peur, l’espoir, le fruit.
Le ciel, le chaud, le froid, la pluie.
Le ciel, l’oiseau, le vol, les cris.
Le ciel, la fleur, la feuille, le fruit.
Le ciel, le cœur, le feu, l’esprit.

Si la plupart des poèmes prennent tout leur sens quand ils sont accompagnés des très belles musiques pour laquelle ils ont été créés, d’autres sont en revanche moins intéressants une fois sortis de leur contexte et ne seraient pas envisageables comme des unités autonomes à part entière.

Alors oui, la Fête est «trop folklorique, trop contemporaine, trop régionale, trop internationale, trop conservatrice, trop ambitieuse, trop coûteuse, trop modérée, trop dépravée, trop nationaliste, trop vaudoise, trop veveysane...», mais elle ne ment pas. Elle est le miroir de notre culture et de notre époque contrastée. Les spectateurs déjà se pressent à l’arène. La Fête est désormais entre leurs mains... À eux d’en récolter le fruit!

Il y a trois ans, on a hérité, avec Blok, d’un cep que d’autres avaient taillé avant nous [...]. Aujourd’hui les vendanges sont terminées. La récolte est passée entre d’autres mains, qui en prendront soin, qui l’élèveront, la sublimeront. Elle ne nous appartient plus.