Traduction de Leta Semadeni II: Questions à Barbara Fontaine, traductrice de «Tamangur»

Fokus vom 10.05.2019 von Carlotta Bernardoni-Jaquinta et Claudine Gaetzi

«J'ai beaucoup de notes en prose. Et j'en fais toujours des poèmes. Aujourd'hui je ressens simplement un besoin grandissant de raconter quelque chose jusqu'au bout. Je ne sais pas encore comment tout cela tient ensemble, je vois seulement qu'il y a une grand-mère et une enfant. Ça va de plus en plus dans ce sens. Pour moi c'est une terre inconnue et c'est très difficile. Ce passage de la poésie à la prose est très difficile. C'est une toute autre façon de travailler. [...] Écrire des poèmes, cela signifie dire avec des mots ce qui sans ces mots n'existerait pas du tout. L'indéterminé est autrement nécessaire que lorsqu'on raconte un histoire. Un poème est une invention au sens extrême. Les inventions les plus sensationnelles sont des proèmes (je ne parle pas ici des miens). Mais c'est une invention radicale, issue du vide.
Et naturellement, la prose, comme tout travail créatif est aussi uen invention. Mais dans la prose, il y a tout de même un certain fil rouge qui, s'il disparaît parfois, ressurgit toujours. L'histoire racontér suit la ligne de ce fil rouge aussi perturbé soit-il.»

(Leta Semadeni lorsqu'elle était en train d'écrire Tamangur, dans le portrait que lui consacrait Angelika Overath en 2013 dans la revue Viceversa littérature 7, traduction de Camille Luscher).

Dans Tamangur, un drame a eu lieu, dont certains éléments sont révélés peu à peu, tandis que d’autres restent indicibles. Est-il difficile de garder dans la traduction cette part de mystère? N’y a-t-il pas le risque d’expliquer, de rendre le récit plus explicite, même involontairement?

Barbara Fontaine: Expliciter est en effet une tentation qui nous guette souvent quand on traduit, de manière générale. Et il n’est pas toujours facile de discerner la limite entre la traduction objective, si tant est qu’elle existe, et la subjective, qui peut tendre à expliciter. Mais en l’occurrence je ne me souviens pas que le problème se soit posé en ces termes pour Tamangur. La seule part de mystère que la grammaire française m’a plus ou moins obligée à rompre prématurément, c’est celle du genre de das Kind, l’enfant, qui en allemand est neutre. Dans le texte allemand, il faut attendre le chapitre 4 et l’évocation des ballerines achetées par la grand-mère à l’enfant pour deviner qu’il s’agit d’une fillette. Et la confirmation en est donnée dans le chapitre 10, quand l’enfant demande au grand-père si elle aura d’aussi grands seins que la grand-mère. En français, comme le genre neutre n’existe pas, on est pratiquement obligé, à moins d’user d’artifices grammaticaux qui auraient nui à la simplicité et à la fluidité du texte, de désigner l’enfant par le pronom elle dès le premier chapitre.

«Comme les histoires de la grand-mère, les histoires d’Elsa ont différentes variantes», peut-on lire dans Tamangur. Est-ce que traduire, c’est choisir une variante, parmi d’autres possibles?

Oui, d’une certaine façon, traduire c’est choisir. On peut dire que chaque phrase traduite résulte de plusieurs choix infimes, dont la plupart du temps on n’a pas conscience. Certains seulement s’imposent à nous comme des dilemmes. Il en est un dans Tamangur qui m’a accompagnée durant toute la traduction, et qui continue de m’interroger dès que j’ouvre le livre: c’est la traduction du terme Fluß. Le Fluß désigne littéralement le cours d’eau, à savoir aussi bien le fleuve que la rivière, selon le contexte. Comment trancher, dans le cas de Tamangur? Le petit frère s’est-il noyé dans un fleuve ou dans une rivière? Certains passages du livre évoquent clairement une rivière qui serpente en contrebas d’un village de montagne, et au bord de laquelle les enfants jouent. Mais en même temps, ce fleuve mugit et son courant est assez fort pour emporter un enfant. De plus, la grand-mère dit à l’enfant qu’il se jette dans la mer Noire. Ce dernier point m’a finalement décidée à opter pour le fleuve, mais la variante de la rivière serait tout aussi défendable.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées en traduisant? Par exemple, comment avez-vous procédé pour rendre compte de ce récit qui semble tenu par une voix d’adulte, pleine d’empathie, et aussi parfois de tendre ironie, et qui néanmoins donne le sentiment qu’on perçoit tout ce qui arrive à travers la sensibilité et la naïveté de l’enfant? Certains éléments du drame qui a eu lieu sont si douloureux qu’il est risqué de les exprimer: «Il y a des sons et des mots qui vous déchirent le cœur, mieux que n’importe quel couteau», est-il affirmé au tout début du roman. Quel est l’effet d’un tel avertissement?

J'ai l'impression de m'être posé en traduisant moins de questions que vous! En réalité, c'est un travail qui ne m'a pas posé de vraie difficulté. Le texte original était tellement abouti, tellement naturel, évident pour moi, que je me suis essentiellement laissée porter par lui. Plus les textes sont bien écrits, plus leur traduction est aisée.

Parfois, dans le roman, il est impossible de dire qui parle, ou qui pense. Il n’y a pas toujours un marquage typographique pour signaler les discours directs, et de nombreux passages sont en discours indirect et indirect libre. Ainsi, les paroles des personnages, les histoires qu’ils se racontent sont comme enchâssés dans le récit. D’autres instances, non humaines, prennent également la parole, par exemple, «le fleuve mugit». De quelle manière vous y êtes-vous prise pour rendre dans votre traduction ces frontières floues entre les voix des personnages – en particulier la voix de l’enfant – et la voix narrative?

En effet, le discours direct, le discours indirect et le discours indirect libre alternent dans le texte sans être annoncés ou marqués par la ponctuation. C’est un parti pris de l’auteure qu’il me semblait essentiel de respecter en français. Et de défendre face à l’éditeur, qui lorsqu’il ne peut lire l’original a tendance à vouloir avoir un texte plus limpide, plus net, aux contours mieux délimités. Or l’allemand se lit très bien sans qu’on ait besoin de se demander qui parle. Pourquoi cela serait-il différent en français? Quant aux différentes voix, je n’ai pas eu le sentiment qu’elles se distinguaient par leur style, leur ton ou même leur registre. Je trouve au contraire qu’il y a une certaine homogénéité, une tonalité d’ensemble, légèrement naïve, ou faussement naïve, qui rappelle celle des contes. Je ne me suis pas posé la question, en traduisant, de savoir qui parlait.

Un rythme et une tonalité singulière émane de chacune des phrases de votre traduction de Tamangur, de manière extrêmement cohérente et subtile. Comment vous y êtes vous prise pour transcrire, ou recréer, la musicalité de ce roman polyphonique, où les voix et les histoires s’entrecroisent?

La langue de Leta Semadeni est très poétique et évocatrice, c’est une sorte de prose poétique. Mais elle est en même temps assez simple, comme est souvent simple la langue des contes. Car si je devais définir Tamangur, je dirais que c’est un conte poétique (pour adultes). Le vocabulaire choisi est plutôt simple, et la structure des phrases également. Le texte pose très peu de difficultés syntaxiques. J’ai donc pu largement me laisser porter par le texte et n’ai pas eu de gros efforts à faire pour préserver sa musique et son rythme en français. J’ai fait ce que je fais toujours pour une traduction littéraire: j’ai laissé reposer le texte entre les différentes phases du travail, et ces phases ont été nombreuses. J’ai effectué au moins cinq ou six relectures de la traduction, la plupart sans plus consulter le texte allemand. J’ai fini par le lire comme si c’était un texte original en français, en prêtant l’oreille aux sonorités, au phrasé, à la musicalité. J’ai dû lire aussi à voix haute les passages plus subtils.

Le récit se caractérise un va-et-vient entre des perceptions différentes, se focalisant tantôt sur le regard, tantôt sur l’ouïe, passant d’un détail à une vue d’ensemble. Il y a aussi une alternance dans la construction de la temporalité, entre le présent et le passé d’où remontent des éléments de manière non chronologique. Comment la traductrice se positionne-t-elle pour voir et entendre ces scènes et permettre au lecteur de répéter l’expérience?

L’alternance entre le présent et le passé est plus logique qu’il n’y paraît à première vue. Le récit est au présent tant qu’il s’attache à la période qui s’écoule depuis la mort du grand-père, celle où l’enfant vit seule avec la grand-mère. La période antérieure est au passé, ainsi que tous les souvenirs qui surgissent dans le présent. Je n’ai eu donc qu’à respecter cette alternance, ce qui s’est fait très naturellement.

Tout le roman est parcouru par des métaphores et des expressions imagées: par exemple, le village «n’est qu’une chiure de mouche sur la carte», «le cœur de la grand-mère est une grande forêt», «l’alcool est une brosse à ramoner l’âme», «la couturière vole des souvenirs», des paroles «sautent comme des puces» sur la tête de l’interlocuteur, «pour aller au fond des choses, il faut avoir du nez». Qu’est-ce que cela a impliqué?

Les expressions comme «le village n’est qu’une chiure de mouche» ou «le cœur de la grand-mère est une grande forêt» n’ont posé aucun problème particulier, j’ai pu les traduire littéralement. Il en va autrement de «l’alcool est une brosse à ramoner l’âme», qui est la traduction d’un mot créé par l’auteure, comme le permet si facilement l’allemand, contrairement au français. Cette différence entre les deux langues est une difficulté récurrente, qui nous oblige souvent à recourir à de longues périphrases pour traduire un seul mot. En l’occurrence, Kaminfegerbürste (littéralement «brosse de ramoneur») se laissait bien transposer en «brosse à ramoner».
Mais une autre expression m’a donné plus de fil à retordre, c’est celle que j’ai traduite, dans le chapitre 21, par l’expression «pour des prunes». Dans ce cas, j’ai dû faire preuve d’imagination et m’écarter de l’original: l’enfant dit en allemand für die Katz, qui signifie littéralement «pour le chat». Or dans la phrase suivante, la grand-mère enchaîne en disant: «Exactement, les chats aussi peuvent lire une page blanche, en principe». Comme il n’existe pas en français d’expression évoquant un chat et ayant le sens de «pour des prunes», il fallait renoncer au sens de la phrase de la grand-mère pour sauver le jeu de mot. C’est ce qu’on appelle déplacer le jeu de mots.

Leta Semadeni sait le français – il y a d’ailleurs des expressions en français dans son texte en allemand –, quels échanges avez-vous eu avec elle?

Je dois avouer que lorsque j’ai entrepris cette traduction j’ignorais que Leta Semadeni savait aussi bien le français, qu’elle a même enseigné. Comme je n’ai pas l’habitude de traduire des auteurs, allemands pour la plupart, qui connaissent assez bien le français pour pouvoir apprécier ma traduction, je ne m’en suis pas souciée. Je n’ai absolument pas consulté l’auteure, sauf pour une seule question de compréhension, à la veille de rendre ma traduction. Et elle m’a appris à cette occasion qu’elle avait contractuellement un droit de regard sur la traduction avant sa publication. L’éditeur ne m’en avait pas informée. Je lui ai donc aussitôt transmis ma traduction, qu’elle a lue ; elle m’a signalé quelques petites erreurs ou approximations dont j’ai tenu compte avec gratitude.

Leta Semadeni écrit en romanche et en allemand, notamment des poèmes qu’elle rédige dans les deux langues. Elle a écrit Tamangur en allemand. Est-ce que la présence du romanche est perceptible dans le roman?

Non, contrairement à celle d’Arno Camenisch, auquel on la compare souvent, la langue allemande de Leta Semadeni ne porte pas trace de romanche, du moins à mes yeux, ou plutôt à mes oreilles. Même si sa langue maternelle est bel et bien le romanche, l’allemand l’accompagne depuis sa plus tendre enfance, et il me semble qu’elle recourt aux deux langues comme une personne parfaitement bilingue, sans que l’une ne déteigne sur l’autre. Preuve que les deux langues ne se mélangent pas, elle écrit toujours ses poèmes en allemand et en romanche. A cet égard, j’aimerais relayer une anecdote que Leta Semadeni a racontée à plusieurs reprises: à l’occasion d’une lecture qu’elle faisait dans le Tessin, je crois, une personne du public a pris la parole pour dire qu’elle avait lu Tamangur en romanche. En réalité, elle l’avait lu en allemand, mais avec la même sensation que si elle l’avait lu en romanche!