Hommage à Monique Laederach

Genèse d'un roman à travers sa correspondance (inédit)

Fokus vom 11.04.2019 von Pierre Lepori

Monique Laederach (1938-2004) était très impliquée par des traductions et des critiques dans le site www.culturactif.ch (fondé puis dirigé jusqu’en 2004 par Roselyne König, devenu www.viceversalitterature.ch). Cette femme de lettres et d’engagement était une plume redoutée de la presse romande – ses chroniques pour La Liberté n’y allaient pas avec le dos de la cuiller –, et aussi une romancière et une poète de tout premier plan.

Née aux Brenets (NE) – où le Doubs marque la frontière avec la France (ce lieu est très présent notamment dans son roman Trop petits pour Dieu) –, elle a étudié le piano à Vienne. En 1961, elle a épousé l’écrivain romand Jean-Pierre Monier, de dix-huit ans son aîné, dont elle a divorcé en 1973. En 1974, elle a obtenu une licence en lettres à l’Université de Neuchâtel, avec un mémoire sur les traductions francophones de poètes italiens contemporains.

Enseignante au gymnase, militante politique, journaliste, elle a parallèlement mené une carrière littéraire impressionnante, d’abord en poésie (L’étain la source, J’habiterai mon nom, …), puis avec des romans marqués par ses engagements féministes et son intérêt pour la psychanalyse (Stéphanie, La Femme séparée, …). Ses poésies complètes ont paru en 2003. Lauréate du Prix Schiller en 1977 pour J’habiterai mon nom et en 1982 pour La Femme séparée, elle l'a l’obtenu en 2000 pour l'ensemble de son œuvre. Deux de ses romans ont été traduits en allemand par Yla M. von Dach: Zu klein für den Lieben Gott (Trop petits pour Dieu) et Allein durchs Labyrinth (La Femme séparée).
Elle était aussi traductrice de l’allemand – sa seconde langue maternelle – entre autres de Rilke, Erika Burkart et Adolf Muschg. Elle a livré des versions tout à fait étonnantes d’un roman de Mariella Mehr (Lamioche) ou de la Lettre au père de Kafka (Editions Mille et une nuits), dans lesquelles sa langue très personnelle souligne la liberté stylistique de ces deux auteurs.

Quinze ans après sa disparition, Viceversa Littérature lui rend hommage avec un extrait inédit de sa correspondance (ci-dessous) et quelques textes à redécouvrir dans les archives de notre site. (pl)

Le chantier de Flèche dérobée au vent

Le dernier roman de Monique Laederach, Flèche dérobée au vent (L’Âge d’Homme, 2003) s’inspire de la vie sentimentale et des œuvres d’Annette von Droste-Hülshoff (rebaptisée Cornélia), tout en déplaçant l’action dans le Canton de Neuchâtel au XIXème siècle: choix surprenant que celui d’un roman historique pour une écrivaine qui a fait de l’introspection – tant en prose qu’en poésie – et de la réflexion sur la place de la femme dans la société contemporaine sa marque de fabrique. À y regarder de plus près, ce roman permet à l’autrice d’intégrer plusieurs de ses thèmes de prédilection à une réflexion poussée sur l’usage de la langue, ainsi que sur la poésie et la traduction. Quelques extraits de sa correspondance avec Pierre Lepori en 2001-2002 nous permettent d’entrer de plein pied dans le chantier de ce roman.

16 janvier 2001

Je suis tombée par hasard sur une histoire (vraie) (t’en ai-je déjà parlé ? Je crois que non), et cette histoire m’a provoqué un sussulto au creux de l’estomac, si bien que je me suis demandé s’il n’y aurait pas là un sujet de roman pour moi. C’est un amour de la poétesse Annette v. Droste-Hülshoff pour un homme de 17 ans son cadet, avec lequel elle a vécu quelques années, puis il est allé se marier, et il est revenu présenter sa femme à Annette. Elle a écrit alors un poème très beau et très triste que je suis en train d’essayer de traduire – avec les rimes. Pas facile ! À part quoi, je fais venir de mon libraire à Soleure une biographie de la poétesse.

22 juin 2001

Là-dessus, je retourne à ma Cornélia, le prochain «roman» ou je ne sais quoi. Encore un sujet connu, je suis désolée! Mais je crois que je l’utilise assez nettement pour y distiller mes propres conceptions de l’écriture, de la poésie, etc. C’est assez excitant.

18 août 2001

Et maintenant, je vais reprendre ma Cornélia. C’est un moment tout à fait romantique, où elle découvre une aile non habitée de la maison de sa sœur. Une vieille maison, assez délabrée, mais qui a dû être très belle, d’après les restes de parquets, par ex. Alors, il y a tout ce qu’elle se raconte comme belle histoire! On verra. Puisqu’elle est poétesse, je traduis de nouveau des tas de choses pour elle; alors, je me suis rendu compte que j’étais en train de faire quelque chose de très bizarre: mon modèle est une poétesse allemande, j’en traduis des bouts, mais dans mon roman, elle parle et écrit en français – si bien qu’il y a comme un clivage souterrain dans l’apport culturel. Tu vois ce que je veux dire? Et son «protégé», bien plus jeune, pour qui elle croit avoir de «l’amour maternel», écrit lui aussi de la poésie. Là, il faudra que je fabrique un peu. Tu me sers vaguement de modèle, mais je ne veux pas prendre tes textes, et ça ne conviendrait pas.

24 août 2001

Voilà: je vais retourner chez Cornélia: hier, j’ai passé beaucoup de temps à lire «ses» poèmes (alias Annette von Droste-Hülshoff) et à en traduire qui me seront utiles pour le roman. Je fais vraiment un bizarre mélange, là! Dans la réalité, A. n’a jamais fait aucun poème sans rimes, mais moi, je lui fais se poser la question de la rime. En même temps, je passe un temps fou à traduire avec rimes – pour, probablement, ensuite décider que je (ou elle) ne la veux/t pas! – J’ai peur que ce ne soit un peu pédant pour le lecteur. Il faudra que je fasse bien attention.

2 septembre 2001

Hier soir, et cette nuit, j’ai réalisé que j’étais en train de m’enfermer trop avec ma Cornélia, qu’il fallait lui donner un cadre social plus évident, et, donc, préciser un peu mieux l’époque. Jusqu’à présent, le flou m’arrangeait bien, mais on ne fait pas un roman comme ça. Ce serait tout au plus un récit. Je crois cependant que j’ai trouvé une solution possible: c’est autour de 1840, avec des foyers de rébellion un peu partout, Neuchâtel à la fois suisse et soumise au Roi de Prusse (ce qui explique aussi les liens de Cornélia avec l’Allemagne et l’allemand); le royalisme, et sa mise en question, font un pendant contradictoire mais intéressant à la révolte occulte de Cornélia d’être une femme, seulement une femme, et pas prise au sérieux dans son écriture. Seulement, elle est quand même royaliste! – Il n’y aura de date ou de nom nulle part: je vais traiter l’entour presque comme des symboles. –

3 septembre 2001

Et je feuillette le recueil des poèmes d’Annette-Cornélia (en allemand) pour trouver deux vers qui colleraient avec sa réflexion: «Ai-je une quelconque influence, une quelconque possibilité d’influence sur les gens?» (C’est tout de même mieux que de se demander ce qui va rester de nous, poètes, après notre mort!)

1er octobre 2001

Tu sais: ma Cornélia est donc poète, et elle essaie, avec craintes, de sortir du système des rimes pour accéder à de la poésie plus libre. Premier pas: elle a «rimé» «feuille» avec «abeille» – et elle regarde ça, assez contente, et inquiète quand même, en pensant des choses dans sa tête. Et moi, je ne savais pas comment appeler cette «voyelle»: ille. On sent la labiale, et pourtant, on ne la prononce pas. Elle est mouillée, pour ainsi dire. C’est pourquoi j’ai commencé à chercher dans Morier, où j’ai découvert une fois de plus une mine de renseignements absolument incroyable.

2 novembre 2001

Ici, il y a aussi de la «maintenance» : je fabrique les poèmes de Cornélia (mais plus ou moins d’après des poèmes d’Annette) et de son jeune ami Frantz. – Qu’est-ce que tu dirais à un jeune poète qui aurait écrit ça:
 
Ah comme il est tendre et beau
Le chant du rossignol quand il s’élève
En pleine nuit, et qu’au-dessus de l’eau
Il tisse le voile le plus fin du rêve.
 
J’irais enivré le long des mille sentes
Suivant le fleuve à guetter cet oiseau,
Voler son chant secret pour que tu sentes
O mon amie, la pleine ardeur de ce joyau.
 
(Date approximative: 1842)

4 novembre 2001

Dans ce passage – mais je crois que je m’en suis tirée à peu près – il y a quelque chose de très pédant: Cornélia explique à Frantz ce qui ne va pas dans son poème. Donc, de la pédagogie. – Comme je te dis, je crois que je m’en suis tirée, mais il y a encore un problème: il me semble que si je mets tous ces poèmes dans le texte, ça va terriblement ralentir la lecture, et je me suis dit que je pouvais aussi bien les mettre en note. Je t’entends hurler d’ici! Bien sûr, il y a quelque chose de ridicule. Mais il y a aussi quelque chose de neuf, une tentative. Après tout, le procédé existe – alors, pourquoi ne pas l’intégrer autrement que pour un travail scientifique? – Je veux dire aussi: que ces deux écrivent de la poésie, et qu’ils en font un peu un concours quotidien devrait être visible sur la page du roman. Mais en fait, c’est de la chantilly: personne n’a vraiment besoin de lire leurs œuvres complètes! D’autant plus que ce n’est pas vraiment génial, ni Cornélia ni Frantz, sauf exception. (Ah là là! je m’embrouille. Mais il y a une idée. D’ailleurs, le roman de Bichsel que Demoures a publié est construit sur un dialogue entre la page et les notes. Dans la page, un personnage fictif, qui s’appelle Cherubin Hammer, comme l’autre. Dans les notes, le «vrai» Cherubin Hammer, que Bichsel a connu. C’est assez drôle comme procédé. Tu as vu le livre?)

9 novembre 2001

Je continue à peaufiner encore et encore mes traductions de Cornélia. Et, quand j’y pense: ce genre de traduction, à la fois libre et précis, est un excellent moyen d’éprouver ce que j’appelle la «matérialité» de la langue. Tout à coup, à cause d’une rime, tu es déjeté tout ailleurs que là où tu veux, et tu n’en peux rien faire! Essaie: tu verras! La résistance est vraiment matérielle.
Maintenant, je crois que c’est bon, et j’ai renvoyé le poème en annexe à la fin du roman avec le commentaire suivant: «Celle-ci est la version la plus ancienne que nous connaissions de ce poème, et c’est sans doute celle-ci qu’elle a lue dans leur Cercle littéraire, provoquant l’effervescence que l’on sait. Plus tard, Cornélia von Bornstedt Saxenhausen a retravaillé le poème, qui a atteint des dimensions presque doubles de celui-ci. Voir Œuvres complètes, p. 172.» – Je m’amuse beaucoup !

15 novembre 2001

Sur quoi, je vais t’abandonner pour finir ce fichu article (presque prêt, d’ailleurs, et pas mal ironique, à supposer qu’on arrive à lire l’ironie entre les lignes), et faire une petite visite à Cornélia. Hier, elle a fait une grosse déprime, tiens! Avec larmes. Et cela aboutit dans quelques vers «secrets», de ces vers qu’elle ne veut surtout pas montrer à son Frantz, et encore moins à son aristocratique famille coincée.
Regarde, ce n’est pas une main seulement
Que je te prête, mais les deux
Pour te guider sur la trace secrète
D’amour, le mien, celui de Dieu.
Accueille-moi telle qu’on m’a faite,
Ne m’affuble pas d’un autre ornement :
Celui-ci va, ce soir, signer quelque défaite :
Pour moi ? pour toi ? l’ouverture des jeux.
Œuvres complètes, p. 253.
(Ils font une sorte de joute poétique. Mais il y a encore du travail, comme tu vois!)

12 décembre 2001

Aujourd’hui, je fais un travail très laborieux et rigolo: je revois, recorrige, récris (c’était perdu avec le hacker!) les poèmes d’Annette que je vais attribuer à Cornélia mais en français. C’est étrange comme ces poèmes coïncident avec la vie d’Annette, donc de Cornélia. En même temps, je peux très bien y injecter certaines de mes réflexions théoriques ou formelles. Et je me fais un sacré exercice en traduisant en vers rimés!

13 janvier 2002

J’ai travaillé tout l’après-midi à mon roman. Pas tellement l’écriture que la mise en pages. Il y a ces poèmes dont je mets certaines strophes dans le texte parce qu’il en est né, et vice-versa; et je mets le poème entier en notes. D’abord, je pensais les mettre en annexe, mais ce n’est pas une bonne idée. En tout cas moi, quand il y a des notes, je déteste devoir aller au bout du recueil pour les trouver. Ainsi, les lecteurs que ça intéresse peuvent les parcourir sans problème, et ceux qui ne veulent pas les lire continuent dans le texte romanesque. Problème de lisibilité, en somme: hautement incliné vers le lecteur/destinataire, comme tu vois.
J’ai d’ailleurs encore traduit d’autres textes. Mais il faudrait que j’arrête! – Je me fais rire moi-même, parce que Cornélia ne cesse de se poser la question de la liberté formelle, et moi je sue sang et eau pour reconstituer les rimes ! C’est pourquoi il faudra qu’il y ait au moins un poème un peu moins rigide.

15 janvier 2002

Pour en revenir à Cornélia, très bien, tu peux sourire. Mais je suis en 1842 avec elle – exactement le moment où, en Allemagne, la question de la liberté formelle se pose. Ce n’est pas un hasard, non non. Mais aujourd’hui, je suis tombée sur un poème d’elle dont je suis presque sûre que je n’arriverai pas à y mettre la rime, et je me suis rendu compte d’autre chose aussi: il y a des sujets qui exigent la rime. Là, p. ex. Cornélia oppose ceux qui se consument à leur génie ou à leurs «propres braises» à ceux qui ont beaucoup reçu et qui ne donnent rien; il y a bien des images, comme «le fruit des chaumes» pour le blé, tu vois quoi. Mais sans rime, tu en sais pas quel mouvement donner. Il n’y a pas «d’expressivité propre», si tu vois ce que je veux dire. Quand ton mouvement intérieur passe dans ce que tu écris, l’autre le reçoit comme un mouvement intérieur dont il a un correspondant en lui, je crois. Il donne son propre rythme, et ça coïncide pas mal. Tandis que si tu réifies, si tu théorises, c’est beaucoup moins évident qu’il y ait du rythme, et c’est alors que tu as besoin de la rime et les scansions. (Ah! à propos: les Grecs scandaient à la quinte, ce qui est quand même assez énorme comme intervalle, et fait drôlement musical, il me semble.)

23 mars 2002

J’ai recommencé, pour la suite du roman, de traduire un poème de Cornélia. Et cette fois, j’invente une langue que je crois très subtile: les rimes ne sont pas à la fin du vers, en principe, mais distribués sur les temps forts des vers. C’est sa liberté, mais aussi sa maîtrise. Ce qui va être difficile, maintenant, c’est que Frantz est parti, et elle vit du manque. Donc: peu d’action, beaucoup de rêves, de phantasmes. C’est pourquoi, techniquement, j’essaie de mettre de l’action au moins par le souvenir. Ce poème, qui raconte une dispute, va servir à ça.

12 mai 2002

Quant à moi, j’ai de nouveau passé un temps dément à poursuivre le vent de Cornélia! Découvrir la réalité de ce Marienbad qui ne s’appelle pas comme ça mais Marianske Lazne; découvrir le texte de l’Elegie de Marienbad qui ne s’appelle pas comme ça mais Trilogie der Leidenschaft, Trilogie de la passion. Savoir non seulement comment on va à Marienbad mais comment on y va en 1840. Tout ça pour un fantasme de Cornélia qui n’ira évidemment pas à Marienbad: trop loin pour sa fragile santé, trop cher pour sa bourse. Mais elle s’y rêve avec son amant, bien sûr, et c’est très beau (le rêve; mon roman, je ne sais pas!) Aujourd’hui, après avoir trouvé cette trilogie, en traduire quelques vers que Cornélia, bien sûr, connaît par coeur. Mais, comme elle est bilingue, peut-être se mettra-t-elle à traduire (ce que j’ai déjà fait, voir ci-dessous), et, en fait, ça pourrait être un clin d’oeil amusant au lecteur puisque j’ai fait exactement cela pour les poèmes d’Annette alias Cornélia. C’est trop, tu crois?
Bref: je re-cite:
Âprement déjà s’exaspère et s’enflamme en mon cœur
Schon rast’s und reisst in meiner Brust gewaltsam
Ce point où la vie et la mort s’affrontent pleins d’horreur.
Wo Tod und Leben grausend sich bekämpfen.

et:

Je suis hanté par un désir d’amour ardent
Mich treibt umher ein unbezwinglich Sehnen
Sans rien pouvoir sinon pleurer infiniment.
Da bleibt kein Rat als grenzenlose Tränen.

2 juin 2002

Oui, Cornélia est quelqu’un que je connais. C’est très étrange, en fait. À la fois, elle me mène (son caractère, sa vision XIXe des choses, ses illusions quant à son amour pour Frantz) Mais d’autre part, c’est moi qui peux commander. Justement: elle peut aller voir Elise, son amie; mais je peux aussi jeter cette page. Si elle la voit, elle la voit selon leur passé, leur entente, leur âge. Mais je peux ne pas l’écrire, ou ne pas le garder.

21 juin 2002

Enfin, Cornélia étant dans son cercueil de verre un peu ces temps, j’ai pris le Kafka – très émue.

30 juin 2002

Bon: je continue à traduire. Cornélia est au frais: je n’ai plus que deux pages à écrire, et peut-être même pas. J’ai peur de terminer. Pas envie…