Questions à Florence Courriol-Seita, traductrice de «La disdetta» d’Anna Felder
Comment êtes-vous venue à la traduction?
Florence Courriol-Seita: J’y suis venue tôt: dès mes études, où j’apprenais l’italien dans la section internationale de la Cité scolaire de Lyon. Mon professeur, originaire de Bologne, m’avait à l’époque inscrite au concours général d’italien, où il s’agissait de traduire un texte de l’italien en français: ma première expérience en la matière. Mais j’y suis peut-être venue plus tôt encore, ayant baigné dans les langues dès le berceau: mes parents traduisent du et vers le roumain. Enfin dès mes études supérieures, j’ai souhaité continuer ce corps-à-corps avec le texte littéraire et, pour mes travaux de Master 1 et Master 2 à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, où j’ai eu pour enseignants des traducteurs de l’italien très réputés, j’ai traduit ma première œuvre, des inédits du grand historien florentin de la Renaissance: Francesco Guicciardini.
Qu’est-ce qui vous a amenée à découvrir l’œuvre d’Anna Felder et à traduire La disdetta?
C’est une rencontre qui remonte à il y a plusieurs années déjà, à la période où je concluais mes études en travaillant sur ma thèse de doctorat portant sur le plurilinguisme littéraire dans le récit italien contemporain. L’une des auteures de mon corpus était l’écrivaine lombarde Laura Pariani; dans mes recherches sur son écriture, j’ai eu connaissance du volume La luce del mondo. Tre scrittrici nei Grigioni, auquel ont collaboré Marta Morazzoni et… Anna Felder. C’était la première fois que je rencontrais son nom et la lisais. Peu après, j’ai la chance de participer à la Fabrique européenne des traducteurs, programme de formation professionnelle en traduction littéraire, organisé au printemps 2014 par le CITL d’Arles et l’Übersetzerhaus Looren et constitué de traducteurs littéraires expérimentés qui nous dirigent et nous épaulent dans notre projet personnel de traduction. Le premier mois se déroule dans la campagne zurichoise, à Looren. Je découvre dans ce lieu amène pour les traducteurs une riche bibliothèque suisse, et j’y recroise Anna Felder, dont je dévore La disdetta. Mon but est alors de le traduire et de le proposer à un éditeur, d’autant qu’à l’époque, rien de ce qu’a écrit Anna Felder n’existe dans l’espace francophone. Il faut absolument la faire connaître!
Quels ont été les défis à relever au cours de cette traduction? Pouvez-vous citer des exemples qui ont particulièrement fait appel à votre créativité?
Les défis ont été multiples. L’œuvre d’Anna Felder – La disdetta contient in nuce toutes les problématiques que l’auteure va ensuite développer au fil du temps – opère une résistance chez le lecteur. L’expérience du dépaysement, de la défamiliarisation sont poussés au plus haut point par l’optique adoptée ici: celle du chat. Je suis enthousiasmée par les textes italiens et italophones dont la langue exprime une résistance, une difficulté, et qui posent donc de réels problèmes de traduction, sollicitant de ce fait un traitement spécial, et qui soulèvent des questions théoriques sur l’art de traduire.
Ce qui frappe dans ce roman, c’est la présence d’une atmosphère à la limite du mystérieux et de l’insaisissable, qui se nourrit paradoxalement d’une attention extrême aux détails concrets, conférant aux passages du roman une impression de tableau, mais également une forte théâtralité. À cette atmosphère contribuent un humour et une ironie toujours très «contenu[s] et continuel[s]», qui permettent «d’éviter le sentimentalisme», selon l’écrivaine elle-même. Tout se joue, dans la traduction, sur le rendu aussi exact que possible d’une telle atmosphère, où le mot a une importance fondamentale: il est pesé comme les corps et les objets semblent être disséqués. Anna Felder déclare: «j’essaie de peser chaque mot, d’obtenir le maximum d’efficacité pour ce dernier dans ses rapports avec celui qui le précède et celui qui le suit».
Fortement liée à cette question, la problématique de la ponctuation et, par voie logique, du rythme, est omniprésente et particulièrement significative dans La disdetta; elle m’a posé de sérieux problèmes car j’ai dû jongler d’une part avec la non-équivalence de l’usage de la ponctuation entre les deux langues, d’autre part avec la volonté de donner à voir au lecteur d’arrivée ce qui constitue la singularité de cette auteure. Beaucoup de choses se jouent dans ces nombreux points-virgules et deux-points qui donnent son rythme au récit, lequel semble suivre l’étrange flux de pensées du chat. C’est une question de traduction qui, fréquemment négligée, se pose ici de manière essentielle et aiguë. Elle va de pair non seulement avec le rendu du rythme, mais avec celui de la syntaxe qui, chez Anna Felder, n’est pas du tout traditionnelle.
Le point de vue du chat permet de créer un regard qui est tout sauf banal, d’aborder dans une perspective différente la banalité du quotidien (qui devient en même temps précaire du fait de la menace de l’expulsion qui pèse sur les personnages). Cette vision entraîne une série de libertés prises par l’auteur, qui paraissent déroutantes au lecteur. Plusieurs difficultés textuelles que j’ai rencontrées sont dues à l’emploi presque omniprésent de la forme impersonnelle («qualcuno», «si» impersonnel…), qui provoque une indétermination patente dans le texte: le chat se comprend-il à l’intérieur de ce «on», ce «on» contient-il également des personnes étrangères à la maison?
Une autre difficulté est l’ambiguïté constante entre les mots, le jeu sur les associations de mots: cette difficulté est largement voulue par l’auteur qui déclare en interview que son «écriture est particulièrement difficile» puisqu’elle s’intéresse à «ce qui n’est pas directement évident».
Enfin ce que je nommerais l’art du suspense est particulièrement bien maîtrisé: c’est un des points qui, selon moi, a particulièrement fait appel à ma créativité. Je pense au passage de la chasse à la mouche par notre félin mutin. Nous avons notamment l’expression, au Chapitre 5, «dovevo farcela in un balzo, cogliere nel segno» que j’ai traduite par «je devais y arriver d’un seul bond, faire mouche».
Un autre passage que j’ai ici à cœur de rappeler est lié aux sonorités et à l’importance du choix des mots et expressions, notamment dans l’élaboration de l’ironie du roman. Ainsi au Chapitre 20, très divertissant, où le chat décrit la Mère Supérieure et notamment sa manière de parler: «Così almeno si è fatto repulisti fino in solaio, - disse facendo sibilare al suo modo le esse, quasi recitasse il latino anche a noi, - non s’immagina nessuno che bisogno c’era» (p. 98, Edizioni Casagrande). L’ensemble du passage insiste sur une façon de parler qui rappelle sans doute le latin de messe. Je voulais garder la sonorité du «s» pour pouvoir garder également l’incise, et j’ai choisi de forcer le trait sur ce latin artificiel, en insérant des expressions latines plutôt compréhensibles dans un discours, somme toute, du quotidien (il est question du grand ménage que font les bonnes sœurs qui, voisines de la famille, doivent aussi quitter les lieux). Cela donne en français: «Comme ça au moins, volens nolens, on a dû astiquer de fond en comble intra muros, ajouta-t-elle en faisant siffler les s à sa façon, comme si elle nous récitait à nous aussi son latin, il faut l’avoir vu de visu pour s’imaginer tout ce qu’il y avait à faire» (p. 129, Editions Le Soupirail).
Y a-t-il, au contraire, des choix qui se sont imposés facilement, comme une évidence?
L’expression «appeler un chat un chat», que j’ai pu réutiliser ici, et de même «avoir d’autres chats à fouetter», employée au Chapitre 13. L’importance de bien distinguer toutes les formes impersonnelles, quoi qu’elle m’ait donné du fil à retordre, s’est imposée comme une évidence dès la première lecture du roman: il fallait la donner à voir au lecteur francophone.
En italien, «la disdetta» signifie la résiliation, le congé. En changeant le titre, n’avez-vous pas craint de changer l’horizon d’attente du lecteur, dans le sens où le regard du chat tend à être présenté comme le sujet du roman, tandis que la résiliation, qui constitue presque le seul élément d’intrigue, passe au second plan?
«La disdetta» en italien signifie deux choses: terme juridique qui indique l’avis d’expropriation (la résiliation, dédite) que ces habitants attendent d’un instant à l’autre, le substantif désigne aussi la malchance, la déveine. Il s’agit donc d’un mot polysémique: Anna Felder l’a choisi à dessein car il concentre ces deux idées (celle d’une malédiction que constitue la lettre d’expropriation que la famille va recevoir sous peu). Or le français ne dispose pas d’un même mot qui rendrait ces deux sens. C’est à partir de là qu’avec l’éditrice, nous avons dû réfléchir à une autre solution. Au départ, j’avais envisagé un effet de jeu autour de la figure du chat et du malheur avec un possible «chagrin» (<chat-grin). Mais pour donner la priorité à la vision décalée du chat et au point de vue global du récit – qui est bien l’élément central du roman – l’expression «sous l’œil du chat» a été retenue. Une telle solution permet d’insister sur le fait que la fatalité est regardée, observée, à travers le prisme du chat, premier à être touché par la nouvelle d’une expulsion, comme l’indique elle-même en interview Anna Felder. Je ne crois pas du tout que l’horizon d’attente du lecteur soit ainsi biaisé. Au contraire, il répond au noyau central de l’œuvre. L’idée d’expropriation aurait rendu la chose trop forte et aurait de toute façon fait perdre au titre le second élément, celui de la malchance, qui est tout aussi voire plus important pour l’écrivaine. Par ailleurs, l’avis concret d’expropriation n’est nommé que deux fois dans le corps du texte, il est donc en sourdine. Dans ces cas-là, nous avons choisi d’expliciter l’expression, en traduisant la binarité de la chose par «préavis de malheur» (mais cela n’est pas possible à l’échelle d’un titre). C’est la vision du chat sur cette attente de l’avis qui est fondamentale et prend le dessus, car l’intrigue, en soi, n’est pas la chose la plus importante chez Anna Felder, ici comme ailleurs. Enfin, pour ce qui est du narrateur flottant de La disdetta, le lecteur du texte original comme de la traduction est le seul maître à bord, il interprète comme il le souhaite ce qui est… de l’ordre d’un dédoublement? l’intervention d’une instance autre? Il me semble que «sous l’œil du chat» ne tranche pas davantage mais laisse au contraire planer un mystère quant à son identité (quel est «ce chat», qui est-il vraiment?).
Est-ce que le fait que le récit soit à la première personne et aux temps du passé entraîne des difficultés dans la traduction, créant en français des ambiguïtés qui n’existent pas en italien? Par exemple, quand je lis dans l’incipit «Moi j’étais un chat», je me demande si la voix narrative est toujours un chat, ou si elle est en train de jouer un autre rôle, est-ce le cas aussi en italien? (Si en français ça avait été «j’ai été un chat» ou «je suis un chat», ce doute n’existerait pas.)
Non, ces deux éléments (narration à la première personne du singulier et emploi des temps du passé) ne créent en rien des ambiguïtés dans le français qui ne seraient pas dans l’italien. Pour reprendre l’exemple que vous citez, nous avons en italien «Io ero un gatto», qui est bien à l’imparfait. L’incipit commence sur cette thématique du rôle et de la théâtralité, il est donc tout à fait logique que le lecteur se pose la question que vous vous êtes posée: je suis donc contente que vous voyiez dans le texte traduit l’ambiguïté qui réside dans le texte italien!
Avez-vous discuté votre traduction avec l’auteure? Si oui, quels ont été les aspects sujets à discussion?
Oui, cela a été une formidable expérience de dialogue, dont je garde de mémorables souvenirs, ainsi que des expressions qui clôturaient les mails par lesquels elle me répondait : tantôt en me poussant à laisser derrière moi toute rationalité et à me mettre dans la peau d’un chat, du chat, de celui qui est vite devenu «notre chat» à toutes deux – en somme, disait-elle, à «tradurre gattescamente» ; tantôt par un simple et si beau «Miao».
Dans la concision qui est celle d’Anna Felder, et dans le travail méticuleux de décorticage d’un texte propre à tout traducteur, se dessinaient parfois pour moi comme des interstices que j’éprouvais le besoin de combler par une discussion avec Anna. La collaboration a été très fructueuse, Anna précisait certaines choses, tout en me laissant entière liberté. Le vague qu’elle cultive pouvait en effet prêter à plusieurs interprétations, libre à moi de suivre celle qui me semblait la plus adaptée. Elle m’expliquait parfois des termes qui «rationnellement», peuvent sembler étranges, en me disant que «nella mentalità e lingua del gatto, sta qui per…»…
Nous avons bien évidemment parlé de la ponctuation; du titre également, pour lequel je lui ai soumis différentes propositions.
Je crois qu’Anna a eu grand plaisir à se replonger dans un texte qui est somme toute l’un de ses premiers ; elle m’a lue au fur et à mesure, curieuse d’entendre parler son chat en français, langue qu’elle maîtrise bien. Elle appréciait particulièrement certaines trouvailles («dire pane al pane…» rendu, justement, par «appeler un chat un chat»). Elle a été très disponible.
Nous nous sommes enfin connues «en chair et en os» lors du beau festival 4+1 translatar à Coire en mars 2017, qui a été pour nous l’occasion de dialoguer face à un public chaleureux.
Avez-vous envie de traduire d’autres œuvres d’Anna Felder? Si oui, lesquelles?
J’apprécie énormément l’univers felderien, ma réponse ne peut donc être que oui, avec du temps! J’avais commencé à regarder Le Adelaidi, là aussi pour son atmosphère si particulière. J’aimerais beaucoup m’intéresser également à ses nouvelles, notamment Nati complici, car elle excelle dans le style bref. Et bien sûr retourner à ma première rencontre avec elle, dans ce petit volume La luce del mondo. Tre scrittrici nei Grigioni.