Autour d'Enjeux 1 (Théâtre en Campoche)
Sandra Korol – Valérie Poirier – Manon Pulver – Pascal Rebetez
Théâtre en camPoche publié en partenariat avec la Société Suisse des Auteurs (SSA) se décline en deux volets: RÉPERTOIRE et ENJEUX. RÉPERTOIRE réunit des pièces d'un même auteur, en un ou plusieurs volumes. ENJEUX rassemble plusieurs pièces d'auteurs différents qui viennent d'être joués ou qui vont être représentés prochainement dans les théâtres de Suisse romande. Le choix est forcément subjectif. Il appartient au directeur de collection et à l'éditeur de répondre ou non à la demande d'édition des auteurs ou des théâtres. Il se voudrait cependant le plus objectif possible, fondé sur les seuls critères de qualité et de représentativité des écritures d'aujourd'hui et de maintenant.
ENJEUX est d'une certaine manière une revue théâtrale. Sous la forme du livre Théâtre en camPoche habituel, il sera possible de s'y abonner pour recevoir régulièrement ses parutions au printemps et à l'automne de chaque année. Une manière pratique et très simple d'être tenus régulièrement au courant des écritures théâtrales de ce coin de pays. Cette première livraison rend compte de la vitalité des écritures contemporaines en Suisse romande. Quatre pièces de quatre auteurs (dont trois femmes) qui seront créées durant la saison 2005-2006 dans quatre théâtres de Lausanne et Genève. Il est heureux de constater que les directions des théâtres considèrent maintenant comme essentiel de produire, en grand nombre et en création, les auteurs d'ici. ENJEUX sera, dans la mesure du possible, la vitrine éditoriale indispensable à cette reconnaissance.
Philippe Morand, directeur de la collection Théâtre en camPoche
La rédaction a demandé aux quatre metteurs en scène qui vont (ou ont) monté les pièces de ces auteurs, cette année, sur les planches de Suisse Romande, de nous livrer un petit texte, nous expliquant en quoi ces nouveaux textes de théâtre les ont marqués, conquis, intéressés.
Sandra Korol / KilomBo
Création par Nathalie Lannuzel, en mars 2006, Théâtre de Vidy, à Lausanne.
Enfermées sous terre et chargées de manger les ordures qu'un camion déverse au-travers d'un tuyau, Gorda et Nena se racontent l'une à l'autre au-travers de souvenirs dont on ne sait pas s'ils sont réels et de rêves auxquels on ne peut s'empêcher de croire. Ainsi, Gorda, la vieille, narre à Nena, la petite, le monde d'en haut, celui d'où viennent les ordures. Un monde fait de guerres et de légendes dont Nena n'a plus le souvenir, mais qu'elle souhaite tant rejoindre. Au-milieu des demi-vérités, des jeux de rôle, des débris et des rats, la chose dont on ne cesse de parler, c'est d'amour. L'amour qu'Il voue à Gorda, Lui, qui a promis jadis de la sortir de son sous-sol, bientôt, bientôt… L'amour dont Nena manque tellement mais avec qui elle est certaine d'avoir rendez-vous, là-haut, à la surface. Un amour qui la cherche en frappant la terre de ses mains. Et puis, un jour, une lettre atterrit au milieu des ordures. Comme ça. Simplement. Une lettre adressée à Nena, la petite. Une lettre d'amour. D'un certain KilomBo. KilomBo qui la cherche en frappant la terre de ses mains. Alors, soudain, les histoires d'amour se transforment en histoires de combats. KilomBo est le récit de tout ce que nous sommes capables de mettre en place pour échapper à ce qui doit être vécu; de toute l'énergie que nous employons à tordre la réalité pour la faire correspondre à un scénario interne dont nous pensons, non seulement, qu'il doit être le nôtre pour toujours, mais aussi, qu'il est applicable aux autres.
J'entre dans KilomBo, et me voici soudainement projetée dans un espace intemporel, dans l'instant d'un intime déchirement originel, celui d'une d'humanité qui se cherche entre mort et naissance. Mais déjà l'espace se referme, gardant secrètement en lui la trace de cette béance. Deux femmes vivent ici, enfermées dans les dessous du monde. Là-haut, règnent la guerre, la haine, la violence. Il y a là Nena la jeune, "celle qu'on ne choisit pas". Nena, la mémoire en creux, la mémoire en manque. Elle a la formidable puissance d'une enfance au présent presque vierge, et la vulnérabilité d'une psyché tendre comme la chair d'un nouveau-né. Il y a là Gorda la vieille, la mémoire débordante, la mémoire sillonnée de griffures et de brûlures. Elle a la formidable puissance de celle qui a vécu et traversé l'horreur, et l'indicible fragilité de celle qui ne peut renoncer au passé, donc au malheur. Entre les deux, il s'agira d'amour et de lutte pour le pouvoir. Mais que peuvent-elles? Dans ce lieu reclus et creusé du vertige de l'attente, quelque chose menace. Ça s'infiltre, ça pénètre, puis tout à coup, ça se déverse en trombe. C'est la mémoire de Gorda, c'est la mémoire du monde, l'écho des souffrances infligées, les ordures du pays d'en haut. Tout ce que les hommes en guerre dans le monde du dessus déversent, rejettent, enfouissent. Les restes d'une réalité brutale, la violence des hommes entrant de force dans la chair d'un pays, entrant de force dans le corps des femmes, enterrant dans l'ombre les restes de leurs crimes. Pourtant, Gorda et Nena mangent ces ordures venues du monde d'en haut. Elles les absorbent, les ingèrent, les digèrent. Alchimie réparatrice? Joie du sacrifice? Etrange complicité avec ceux-là même qui les ont blessées? Alors les apparences se lézardent, puis éclatent comme des coques. La guerre est à l'extérieur, mais voilà qu'elle se rejoue ici, entre elles, dans ce lieu gavé d'histoire et de non-dit. Pourtant, au même instant, elles inventent un monde pur et illimité, une poésie jaillissant des souffrances du corps et de l'âme, entre folie humaine et perception de l'infini. Une poésie traversée d'humour tendre et féroce, parcourant le drame humain de rire et de beauté. Ainsi attendent Gorda et Nena, tissant une œuvre d'art entre amour et mensonge, une œuvre salvatrice, une œuvre dangereuse. Gorda attend celui qui doit revenir – mais l'attend-elle? – Nena celui qui doit arriver. Celui qui pourra les sauver. Elles se cramponnent à cette attente, rêvant d'un bonheur qui se ferait chair, d'un miracle qui se ferait homme. Et le miracle aura lieu, comme il n'aura pas lieu. Ce sera KilomBo, entre l'oubli et la conscience, entre vivre ou attendre.
Nathalie Lannuzel
Valérie Poirier / Les Bouches
Création par Stéphane Guex-Pierre, en février 2006, Théâtre du Grütli (Genève).
Dans un petit hôtel de campagne déserté par les visiteurs et au bord de la faillite, vivent trois femmes; Félicité, la propriétaire de l'hôtel, Zora, sa fille, et Lili, une pensionnaire.
Trois vies en creux qui s'articulent auteur de l'absence.
Nous sommes à la veille de Pâques. Arrive Arbaze, un voyageur.
En une journée et une nuit, les rêves des femmes vont exploser et se transformer pour laisser chacune face à sa réalité.
Ces trois femmes vivant dans un hôtel sont-elles vraiment surprises par l'arrivée d'un inconnu? L'attendaient-elles? N'est-il pas l'espoir contenu en chacune d'elles? N'est-il pas le générateur des fantasmes qui sommeillaient dans ces cœurs de générations différentes? Et lui, d'où vient-il? Quelle est sa réelle destination? Le sait-il seulement? Ces femmes pourraient-elles, elles aussi, rallumer l'étincelle de sa vie? Les bouches? Que sont-elles ou qui sont-elles? Organiques ou mécaniques, ces souffles récurrents et sourds ne disent-ils pas qu'il manque si peu pour que le rêve qui s'exhale ne s'exalte? Je suis à quelques semaines du début des répétitions, et c'est avec les lignes qui précèdent que j'ai présenté le texte de Valérie Poirier dans le programme du Théâtre du Grutli. C'est un grand moment dans l'exercice de mon métier, car cette pièce est née d'une commande que j'avais passée à l'auteure. Ma seule exigence était que Valérie écrive un rôle pour deux comédiennes que j'adore, Anne-Laure Julien et Isabelle Migraine (respectivement distribuée dans Zora et dans Lili), la commande a dépassé mon espérance: de beaux rôles et une pièce légère mais teintée d'une émotion qui révèle toute la maîtrise de son auteure. Dans le soutien à l'écriture dramatique, il est important que des metteurs en scène, des structures et des pouvoirs publics s'investissent, le parcours fut long, mais grâce aux appuis de Gérald Chevrolet, de la Société Suisse des Auteurs, de Philippe Morand, de Bernard Campiche et de Philippe Lüscher, notamment, je veux croire que l'écriture dramatique suisse va vers ses beaux jours.
Stéphane Guex-Pierre
Manon Pulver / Au bout du rouleau
Mis en lecture par André Steiger, le 31 janvier 2005, Comédie de Genève.
Au bout du rouleau est une comédie de l'épuisement, du burn-out capillaire, où s'effilochent les liens qui relient deux individus – en l'occurrence deux femmes – à leur image d'elles-mêmes.
La comédie des apparences et de la fuite en avant est ici poussée jusqu'à son paroxysme peroxydé: deux femmes expriment leur ratage personnel dans un dialogue destructeur et burlesque à la fois, entre désir de manipuler et besoin de confesser…
"J'ai eu beaucoup de plaisir à travailler sur cette pièce. Elle pose le problème des stéréotypes de notre société, avec humeur et méchanceté; finalment elle nous introduit dans un univers à la fois quotidien et placé dans des circonstances exceptionnelles. Circonstances qui reposent sur une critique de la société de consommation d'une part et sur le renforcement des individualités provoqué par une pensée unique, par un libéralisme outrancier. Une pièce de cette sorte ne peut qu'inciter le spectateur à réfléchir à sa propre situation".
André Steiger, 31 octobre 2005
Pascal Rebetez / Les Mots savent pas dire
Création par Philippe Sireuil, le 24 octobre 2005, Le Poche Genève.
En 1971, dans les Pyrénées françaises, un paysan et sa sœur enterrent leur mère morte sous le plancher de leur maison. Pendant cinq mois, dans un isolement absolu n'exceptant que sa sœur Paule, Jeannot gravera sur le parquet de chêne d'environ cinq mètres sur deux une cascade de mots, une incantation furieuse défiant toutes les règles de la littérature. De ce fait divers est resté Le Plancher de Jeannot, œuvre d'art brut parmi les plus singulières, dont s'est inspiré l'auteur.
La pièce induit un huis-clos délirant et inexorable. Il y a Jeannot obsédé par sa mission de redresseur de torts et de mots, une sorte de Don Quichotte pris dans la meule de l'Histoire. Il y a Paule, victime expiatoire, déchet des secrets de famille. La Mère, la disparue, s'offre en apparition sublimée alors que Béridier fait le relais entre ce chaudron tragique et la trop étale réalité.
Pascal Rebetez invente une langue: drue, naïve, qui fait la part belle à l'artifice et à l'imaginaire, construite dans la chair de l'invention poétique. On est loin du dialogue des téléfilms convenus, des répliques pseudo philosophiques ou des mots d'auteur, de tous ces travers d'une certaine écriture d'aujourd'hui. Mettre en scène, c'est tenter de résoudre le rébus, l'énigme du texte auquel on est confronté. On met en scène un texte pour apprendre à le comprendre, pour chercher à faire partager aux spectateurs l'émotion, le plaisir et l'intérêt ressentis à sa lecture. […] Je n'utilise pas le texte, je tente de le mettre en scène: c'est-à-dire en écoute, en geste, en corps, en musique, avec l'aide des acteurs. À chacun d'y prendre ce qu'il souhaite. Chercher à étager la pièce, à en définir ses multiples aspects, conduirait, me semble-t-il, à son affadissement. La mise en scène traverse le texte, comme le navire le fait de l'océan: on ne découvre jamais toute son étendue, ni toutes ses richesses. J'espère simplement que les spectateurs prendront notre sillage.
Philippe Sireuil (propos receuillis par Eva Cousido)