Culture et création

L'invité du mois: Claude Frochaux

Fokus vom 31.10.2001 von Claude Frochaux

On a souvent confondu et on confond encore ces deux notions: culture et création. Et c’est vrai qu’on peut dire de la culture qu’elle est de la création au passé. Et, qu’inversement, on peut voir dans la création la culture à venir. D’où cette confusion.

Or, nous vivons cette époque particulière où nous sommes dans l’obligation de considérer l’une et l’autre en termes séparés. Jamais, en effet, la culture ne s’est aussi bien portée. Et jamais, la création aussi mal. Ce qui nous contraint à cette différentiation mal perçue par nos devanciers.

Jamais la culture ne s'est aussi bien portée ...
Qu’aurait-on dit au XIXe siècle si l’on avait su, qu’un siècle plus tard, le nôtre, il y aurait, dans une petite ville romande de 10-15 000 habitants, une galerie de peinture qui attirerait en un seul été
300 000 personnes pour voir une exposition particulière, d’un seul peintre? Des cars entiers venus de France dans ce seul but: voir cette peinture, connaître mieux ce peintre. On peut affirmer sans crainte que l’étonnement aurait été immense.

Et que dire de ces millions de mélomanes qui chaque jour se font leur concert privé? Qui voyagent pour visiter des églises, des musées. Peut-être s’agit-il de simple consommation. Oui, la culture est vécue en termes de consommation. Mais peut-on pour autant nier cet appétit de voir, d’entendre, de comprendre? Non, il y a un phénomène de culture de masse tout à fait nouveau et qui n’est pas dû qu’à l’apparition de médias nouveaux. Il procède pour une grande part d’un accès réel à une vision plus large du monde et à des besoins nouveaux. Il est profondément réjouissant de voir qu’un élargissement considérable a été opéré sur ce terrain qui n’était foulé autrefois que par une petite élite privilégiée.

Jamais la création ne s'est aussi mal portée...
Et, parallèlement, et c’est cela qui est singulier, au moment même où le public s’élargit, où la réception s’universalise, à ce moment précis, la création artistique et littéraire se met à s’étioler. C’est réellement incompréhensible: jamais les écrivains n’ont eu autant d’éditeurs à leur portée, Jamais les artistes autant d’amateurs éclairés, d’acheteurs potentiels, de galeries ouvertes ou de musées prêts à les recevoir. En outre, jamais, nous n’avons été aussi nombreux et aussi éduqués. Comment se fait-il, dès lors, qu’il y ait cet amoindrissement, cet affaiblissement de la création contemporaine, dans tous les domaines de la culture?
Poser la question, c’est déjà amorcer la réponse: beaucoup se refusent à la poser ou à se la poser. Préférant nier toute évidence pourtant aveuglante. Disant que nous sommes dans un creux de vague passager, comme il s’en est déjà produit – est-ce si vrai? – ou que nous sommes trop proches de la création contemporaine pour l’apprécier à sa juste valeur. Mais à chaque année qui passe, le phénomène se répétant, il commence à devenir impossible de soutenir l’insoutenable. Il y a bel et bien carence, vide, absence. Les artistes d’aujourd’hui ne parviennent plus à transfigurer la réalité comme ils y parvenaient il y a 50 ans encore. Et attribuer ce phénomène aux perversions du marché, au fric tout-puissant ne suffit plus à masquer une réalité qui, pour être si universelle et omniprésente, tire fatalement sa raison d’être, ailleurs et à des niveaux beaucoup plus profonds.

De quel côté se tourner pour comprendre?
Alors, de quoi s’agit-il? De quel côté se tourner pour comprendre? La première réponse consiste, sans doute, à associer à la création d’autres formes d’expression ou d’aspirations humaines. La religion, en premier lieu, et aussi la philosophie, toutes deux en crise aussi ouverte et profonde. La religion, dira-t’on, est d’espèce autre, plus fondamentale, plus essentielle, plus profonde. On met là le doigt sur un premier indice important. On ne considère pas vraiment l’art, comme quelque chose qui nous définirait comme une religion peut nous définir. Ce n’est pas aussi important. C’est important, mais comme le serait un accompagnement. L’art accompagne la vie, elle n’en est pas consubstantielle. La religion, oui. Quand on dit: «il est entré en littérature comme d’autres entrent en religion», on mesure la différence. Tous les autres, par conséquent, ceux qui n’entrent pas comme en religion, sont dévalués d’office. La littérature n’est jamais que jeu, artifice, mensonge organisé, fiction, vie parallèle: on pourrait très bien s’en passer. C’est généralement ce qu’on pense: on pourrait s’en passer. C’est mieux s’il y en a, c’est une valeur, une dimension de plus, mais ce n’est pas essentiel, comme peut l’être la religion et, à un moindre degré, la philosophie.

C’est ce qu’on a toujours pensé – à tort – et c’est ce qu’on pense aujourd’hui – à raison. Oui, aujourd’hui, c’est ainsi. L’art est gratuit. L’art fait partie des jeux de société et des sorties du dimanche. La rubrique culturelle des journaux mélange d’ailleurs les genres. Culture et société, culture et loisirs. Votre week-end: un panorama complet. Où irons-nous ce dimanche? A la schubertiade, peut-être, ou revoir, rénovée, l’église de St. Sulpice. Ou peut-être à l’Hermitage?

Autrefois, on croyait aussi que c’était ainsi. Rien de très nouveau, sinon que les autoroutes ont succédé aux rues pavées. Mais, autrefois, on avait tort, on ne comprenait pas. Aujourd’hui, on a raison. L’art ne sert à rien. Il est gratuit, sauf lorsqu’on sort son porte-monnaie devant le guichet d’entrée.

Pourquoi, quelle différence y-a-t’il?

Autrefois l'art servait à quelque chose ...
Eh bien, autrefois, l’art servait à quelque chose dont la nécessité a disparu aujourd’hui. A établir des repères, à remodeler le monde, à lui redessiner ses contours. Car, le monde changeait et ce qui changeait c’était le rapport que l’homme entretenait à la nature. Ce rapport bougeait, parce que l’homme au fur et à mesure des siècles et des décennies établissait et confortait son pouvoir.

Et, à chaque fois, qu’il faisait un pas en avant, d’assujettissement, de prise de contrôle, de domestication, la nature s’effaçait davantage. Il y a eu d’abord un tout-nature et aujourd’hui il y a un tout-homme. Quand il y avait un tout-nature, l’homme n’existait que comme un animal de plus, aux propriétés particulières. C’était le sacré, partout. On appelle le sacré, ce qui n’est pas l’homme. Et on appelle son contraire: le profane, ce qui est l’homme. Le tout-nature, c’était le tout-sacré. Le tout-homme, c’est, désormais, le tout-profane. Nous avons évacué, au cours de notre histoire, la nature. Donc le sacré. Il ne reste que du profane.

C’est à quoi servait l’art et on ne le savait pas. Et maintenant qu’il ne sert plus à rien, on le sait. On sait qu’il servait, parce qu’on découvre qu’il ne sert plus. Et on découvre qu’il ne sert plus, au moment précis où l’homme a définitivement pris la mesure et la maîtrise de la nature. Ou croit en avoir pris la mesure et la maîtrise, ce qui est pareil. On est ce qu’on croit être. Et l’homme se croit tout-puissant par rapport à la nature. A tel point même qu’il se met à la protéger (l’écologie) après l’avoir tant combattue.

C’était l’art, sa raison d’être, on le découvre maintenant. Ca servait à ça, ça servait à marquer les étapes, à fixer des bornes. Parce qu’à chaque fois que l’homme avançait, «profanait» la nature, amoindrissait ou effaçait le sacré, à chaque fois, il fallait dans la tête de tous, remodeler le monde. Selon le nouvel équilibre obtenu par l’avancée humaine – scientifique, technologique, économique, sociale –, le monde n’était plus comme il était. Il fallait donc le reconstituer par des images, des textes, des formes artistiques. Il fallait que ces formes établissent les nouvelles frontières, les nouvelles lignes de force, le nouveau partage. Le rôle de l’art était là, aussi essentiel que la religion. La nature, c’est aussi le ciel, les dieux, Dieu. En modifiant son rapport à la nature, l’homme modifiait sa relation aux dieux puis à Dieu. On ne pouvait faire que de la peinture religieuse jusqu’au XVe siècle: on ne fait plus que de la peinture profane,humaine, sociale, à partir du XVIIe. On est passé d’un sacré majoritaire à un sacré minoritaire. Et, aujourd’hui, on en est à un tout-profane. Le sacré a disparu, la nature a été domptée, l’homme est tout puissant. Mais il est seul aussi. Il peut bien continuer son évolution : ça ne change plus le rapport entre le sacré et le profane. Ca ne fait que faire plus de profane encore, mais inutile de marquer les étapes. On est entre nous. L’histoire de la conquête de la nature est terminée. L’histoire, dans sa définition «utile», indispensable, n’a plus de raison d’être. L’art n’a pas disparu, mais il a perdu sa fonction historique. Il est gratuit, inutile, décoratif. C’est un art d’accompagnement.

On est fascinés par l'art d'autrefois
Et, c’est aussi pourquoi on est aujourd’hui si fascinés par l’art d’autrefois. On se rend bien compte qu’on visite son passé. Quand Van Eyck a osé au XVe siècle faire le portrait de sa femme, on comprend bien, mais sans pouvoir l’exprimer, qu’on a franchi une étape. Personne n’avait osé faire cela avant lui. C’était exactement un acte profane, un acte de profanation du sacré, d’empiètement du profane sur le sacré. D’empiètement de l’homme sur la nature, par image symbolique interposée. Et quand Renoir a osé peindre une feuille d’arbre en bleu, et quand Picasso déconstruire un visage et le reconstruire à sa façon, à chaque fois il y a un pas de plus, un empiètement de plus, une victoire de plus du profane sur le sacré. De l’homme sur la nature.

A chaque fois que l’homme concrètement faisait un pas en avant, par une découverte scientifique, son application technologique et l’amélioration des conditions de vie, par voie de conséquence, à chaque fois il s’obligeait lui-même à redéfinir sa relation à la nature et à Dieu. Quand le protestant ose tutoyer Dieu, au XVIe siècle, c’est qu’il s’est préalablement donné les moyens matériels de tutoyer Dieu. Il n’aurait pas pu le faire un siècle plus tôt. Il y a une relation directe entre l’histoire matérielle et l’histoire culturelle qui en découle. Et non pas, comme aujourd’hui, une histoire parallèle, un simple accompagnement.
Les artistes ne sont pas moins talentueux ...

Il ne faut donc pas confondre culture et création. Jamais la culture ne s’est portée aussi bien. Jamais la création aussi mal. Non parce que les artistes sont moins talentueux qu’autrefois, ils le sont tout autant, non parce que le fric envahit tout. Mais parce que l’art a perdu sa raison d’être, de par la victoire totale de l’homme sur la nature, du profane sur le sacré. Nous vivons dans un monde totalement désacralisé. Et dans un monde désacralisé, l’art n’a plus sa place essentielle. Comme la religion. On ne fait qu’entretenir des rôles caducs, des fonctions dépassées et des raisons d’être sans raisons d’être.

Claude Frochaux