Alice Rivaz et son œuvre
Pour un centenaire 1901-2001
Célébrer le centenaire de la naissance d’Alice Rivaz, c’est retraverser avec une romancière à la fois sensible et critique tout le vingtième siècle aussi bien sur le plan politique, avec les luttes qui ont accompagné l’émergence des partis de gauche et les mouvements idéologiques de l’entre-deux-guerres, que sur le plan social avec l’évolution de la condition des femmes.
Manifestations
Une série de manifestations marquent ce centenaire.
Une exposition «Le temps d’Alice Rivaz», qui se tiendra au Salon du Livre de Genève du 27 avril au 1er mai, puis à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne-Dorigny du 12 mai au 10 juin et enfin au Musée du Vieux-Montreux du 6 août au 31 octobre.
Un colloque «Autour de l’œuvre d’Alice Rivaz»à l’Université de Lausanne les 8 et 9 juin.
Des publications:
• Les Lettres d’Alice Rivaz à Jean-Claude Fontanet, Zoé, Genève
• Le numéro spécial de la revue Ecriture (no 57), qui contient une douzaine d’articles d’Alice Rivaz et sa correspondance avec Paul Alexandre.
• Un timbre-poste est émis à l’occasion de ce centenaire.
Alice Rivaz et son œuvre
Ancrée dans la réalité de Suisse romande de ce siècle, l’œuvre d’Alice Rivaz offre le reflet de préoccupations auxquelles la littérature de ce pays a longtemps accordé peu d’attention. Sans doute son milieu familial aussi bien que celui dans lequel la romancière a exercé son activité professionnelle ont-ils déterminé ses prises de position.
Lorsqu’Alice Rivaz vient au monde le 14 août 1901 à Rovray, petit village du Nord vaudois, son père, Paul Golay est instituteur; il exercera encore sa profession à Clarens de 1904 à 1910 avant de s’illustrer comme l’un des ténors du jeune parti socialiste vaudois. La dénonciation de l’injustice sociale, la défense des humbles et les opinions pacifistes affirmées au sein de la famille, Alice Rivaz les a aussi rencontrées ensuite sur son lieu de travail et les a illustrées dans ses romans et ses nouvelles. Après des études de piano, elle a suivi une formation de dactylo qui lui a permis d’être engagée en 1925 au Bureau International du Travail à Genève. Elle a fait toute sa carrière dans ce milieu international, chargée de recherches et d’enquêtes qui ne lui laissaient que peu de temps pour sa vocation littéraire.
Son premier roman, Nuages dans la main, a paru en 1940 à la Guilde du livre grâce à la recommandation de Ramuz. Le livre a retenu d’emblée l’attention de la critique par sa manière subtile de donner vie à des personnages dans des intrigues où les événements tiennent une place minime. Située sur fond de Guerre d’Espagne, l’histoire de ce couple désenchanté contient déjà tous les thèmes de l’œuvre future: l’impossibilité de l’amour dans le couple, la vocation manquée, le rêve d’échapper à un travail insatisfaisant par une activité artistique, l’ingratitude filiale et l’égoïsme masculin. Ces expériences de solitude et d’incompréhension se retrouvent dans les deux autres romans de la «première période» d’Alice Rivaz, Comme le sable (1946) et La Paix des ruches (1947), qui introduisent dans la littérature romande le monde des bureaux et des femmes qui y travailllent.
Au chômage pendant la guerre en raison du départ du BIT pour Montréal, Alice Rivaz exerce diverses besognes alimentaires et donne à l’hebdomadaire Servir une série d’articles où se retrouvent les qualités littéraires et humaines de son écriture (ces textes sont publiés dans Écriture 57, printemps 2001).
Ayant réintégré le BIT en 1946, la romancière devra ensuite attendre sa retraite, en 1959, pour disposer à nouveau du temps indispensable à la création. Recommence alors une nouvelle étape d’une richesse étonnante puisque, jusqu’à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, elle fera alterner recueils de nouvelles, romans, et textes autobiographiques. Les nouvelles de Sans alcool (1961) et De mémoire et d’oubli (1973), mettent en scène des personnages humbles, blessés par la vie, victimes de l’égoïsme ou de l’indifférence, de ceux qui n’ont pas le droit à la parole parce qu’ils n’ont pas d’épaisseur sociale. Les romans de la maturité, Le Creux de la vague (1967) et Jette ton pain (1979), privilégient la vie intérieure des personnages; qui, par un constant recours à la mémoire allant jusqu’au ressassement, s’interrogent sur leur liberté, sur l’amour, sur le sens de leur existence dans cette Suisse qui assiste de loin aux événements.
Ce n’est que très tardivement que la romancière a osé se livrer elle-même dans ses livres. Comptez vos jours (1966) déroule quelques étapes importantes et douloureuses de sa vie. L’Alphabet du matin (1968) retrace l’enfance heureuse de la petite fille qui apprend à déchiffrer le monde. Dans les textes réunis dans Ce nom qui n’est pas le mien (1980), la romancière parle aussi de son enfance, d’expériences et de souvenirs personnels, mais elle s’exprime surtout sur la littérature, sur ses débuts et les raisons du choix d’un pseudonyme. Traces de vie offre des pages des carnets qu’elle a tenus de 1939 à 1982 et qui ouvrent une lucarne sur ses préoccupations, ses intérêts, ses activités et son esthétique. À ces facettes variées de son œuvre s’ajoute en 1985 un essai sur son ami le poète Jean-Georges Lossier.
Riche de dons multiples, Alice Rivaz a consacré le meilleur de son temps à la musique et s’est aussi adonnée à la peinture, où elle faisait preuve de dons subtils de coloriste. Si l’écriture a été sa principale forme d’expression, son regard a l’acuité de celui du peintre lorsqu’elle décrit ciels ou paysages; sa phrase aussi se déroule avec une musicalité ample et proustienne dans Jette ton pain ou au contraire précise et perlée dans ses nouvelles.
Alice Rivaz a fait de la défense d’une spécificité féminine de l’écriture son combat. Son «féminisme» n’a jamais revêtu la forme d’un militantisme politique ou d’une revendication égalitaire. Lorsqu’elle s’est exprimée sur ces questions dans les années quarante (dans «Un peuple immense et neuf») et soixante-dix (dans «Écriture féminine et écriture masculine»), son discours maintient le débat sur le plan de la littérature. Sa dénonciation de l’injustice, de la dépendance et de la discrimination dont sont victimes les personnages de ses nouvelles et de ses romans – les femmes en particulier mais les hommes aussi, souvent vieux, pauvres et délaissés – a plus de force, par son pouvoir d’empathie, qu’un discours abstrait et polémique.
Avec la distance apparaît la modernité d’Alice Rivaz: en effet, elle a osé parler en Suisse romande de sujets largement tabous à son époque, tels l’homosexualité et l’antisémitisme; sa mise en scène des injustices d’une société qui marginalise les plus faibles reste d’une saisissante actualité.
À consulter
Roger-Louis Junod, Alice Rivaz, Fribourg, Éditions universitaires, 1980.
Françoise Fornerod, Alice Rivaz, pêcheuse et bergère de mots, Genève, Zoé, 1998.
Écriture 17 – Écriture 48 – Écriture 57.
Film Plan-fixe Alice Rivaz.
Creuser des puits dans le désert, lettre d'Alice Rivaz à Jean-Claude Fontanet, Genève, Zoé, 2001.
Association Alice Rivaz
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