Bain de lettres

Jean-Jacques Kissling, «Une vie de facteur» et la collection «Tuta blu»

Fokus vom 27/03/2017 von Romain Buffat

Trois livres à la couverture semblable, grise et bleue, ont pris place dans les rayons des librairies, tous trois parus à la fin de l’année 2016 dans la même collection, nouvelle au catalogue des éditions Héros-Limite, «Tuta Blu», bleu de travail. C’est d’ailleurs la raison de cette collection, proposer des livres qui « cherche[nt] à rendre compte des réalités du monde du travail, qu’elles soient actuelles ou appartiennent à un passé proche. Une perspective historique et sociale, mais aussi bien sûr littéraire, qui vise à cerner des problématiques diverses en évitant les simplifications. » Telle la présentation de la collection sur le site des éditions Héros-Limite.

Ces trois livres s’ancrent dans des périodes et des espaces différents: Les deux bouts d’Henri Calet constitue une série de reportages sur des gens de condition modeste vivant à Paris ou sa proche banlieue, parus une première fois dans Le Parisien Libéré entre mai et juin 1953, puis réunis pour une publication chez Gallimard en 1954 dans la collection « L’Air du temps ». Dans Le suppléant (traduit de l'italien par Marc Logoz), Fabrizio Puccinelli revient sur les trois années durant lesquelles il a enseigné en tant que suppléant dans des établissements scolaires des Apennins. Jean-Jacques Kissling quant à lui raconte son expérience à la Poste dans Une vie de facteur. Le récit est borné par les premiers souvenirs de la naissance d’une vocation et par la dernière tournée du facteur qui coïncide avec l’agonie d’une profession.

De manière ironique et avec autodérision, le récit s’ouvre sur une phrase à double sens «Je baigne dans le monde des lettres depuis tout petit. Mon père était facteur à Genève, dans le quartier des Eaux-Vives» qui n’est pas sans rappeler les ouvertures de mémoires des grands auteurs, à l’instar d’un Sartre par exemple qui écrivait dans Les Mots : « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres. » Sartre explique son goût pour la littérature par la fascination que la bibliothèque du grand-père exerçait sur lui; Kissling, quant à lui, par un habile double sens, fait se rencontrer son activité de facteur et sa pratique d’auteur.

Une vie de facteur conserve ce caractère double à plusieurs niveaux. On peut le lire comme un récit autobiographique, dont chacune des séquences participe à dresser le portrait de l’auteur au moment où il écrit ces lignes. Mais ce livre est aussi un document, dont la visée politique s’affiche clairement: dévoiler la réalité du métier de facteur, avec tout ce qu’il avait de «joli» dans les années 80, garant d’une certaine forme de lien social, jusqu’aux grands changements initiés à la fin des années 90 qui soumettent les employés à des impératifs d’efficacité et de productivité. C’est bien cette capacité qu’avait le facteur à tisser du lien entre les individus, à être «le[s] pilier[s] des villages et des quartiers» (p. 44-45) que Jean-Jacques Kissling regrette non sans quelque nostalgie:

À cette époque, toute la vie administrative et affective d’une personne passe par les mains de son facteur. Les actes officiels, les impôts, le courrier du cœur, les ordres de marche, les remboursements d’assurances, les cartes postales et les fiches de salaire. (p. 52)

La mémoire est un enjeu central de ce livre. Plutôt que se cantonner à raconter uniquement une vie, et donc de tomber dans le piège de l’anecdote, le texte de Kissling semble répondre à une urgente nécessité. Il s’agit en effet de sauver quelque chose qui appartient – déjà ! – au passé. Même s’il existe encore des facteurs, même si on peut encore les voir, les relations que ceux-ci pouvaient nouer avec les habitants d’un village ou d’un quartier nous semblent provenir du fond des âges: loin le temps où le facteur s’arrêtait boire un café ou un verre de blanc, loin aussi le temps où on lui donnait une bonne-main, et loin le temps où il pouvait prendre le temps de discuter tout en faisant signer une pièce recommandée. Comme si, du temps que le livre arrive au destinataire, la couverture d’ailleurs fait penser à une grande enveloppe, tout avait changé, comme si Jean-Jacques Kissling nous envoyait un courrier du passé, nous renseignant sur des pratiques des temps anciens.

Parallèlement à ce constat de la disparition progressive du métier de facteur («le facteur ne fait plus rien, c’est la machine qui pense pour lui» (p. 89)), Jean-Jacques Kissling mène une réflexion sur une possible disparition du papier en général, et donc de l’objet livre. Parallèle qui ne pouvait pas ne pas être fait avec un tel incipit qui associait d’emblée les destins des gens de lettres – facteurs, auteurs, lecteurs et citoyens. L’objet que nous tenons entre nos mains prend dès lors une dimension matérielle supplémentaire:

Notre passé est un univers qui tient sur du papier. La cellulose est le support de notre acte de naissance, de la cinquième de Beethoven, des mots d’amour. Les droits de l’homme, les lois et l’histoire de notre civilisation, tout a été écrit noir sur blanc. (p. 84)

Et ce d’autant plus qu’à la fin de chaque volume de la collection «Tuta blu» on peut lire la mention «se vend en librairie». Une vie de facteur cultive l’idée du livre physique, qui a une place dans le monde, capable de faire bouger les choses; le livre se réaliserait ainsi parfaitement s’il parvenait à sortir de ses pages pour en faire écrire d’autres, celles des journaux qui relayeraient l’histoire de Jean-Jacques Kissling: «Je sens la fin de ce livre approcher à grands pas. Je verrais quand même bien Le Courrier titrer en une: Facteur genevois licencié pour excès de zèle?» (p. 93)

Puisse toutefois Jean-Jacques Kissling nous pardonner d’avoir produit sur son livre un commentaire consultable uniquement en ligne. Mais si cette critique peut vous inciter à vous rendre chez votre libraire pour vous procurer les livres de la collection «Tuta Blu», alors notre mission est réussie.